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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

Publié le par danne
Publié dans : #Promenades

Bonjour à tous! Je voudrais vous parler de mon livre ‘Promenades dans ma vie ’ via Monbeaulivre.fr.Vous pouvez, dès maintenant, acheter mon livre en format Couv. souple (DCC) pour le prix de €10,00 en cliquant sur le lien ci-dessous. Voilà un court résumé de mon livre:
Un récit de vie qui, à travers diverses rubriques, mêle le passé au présent, enjambe les générations. S’y retrouvent les années d’enfance et de jeunesse passées au filtre de la mémoire. S’y retrouve aussi la mémoire de mes disparus 

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Publié le par danne
Publié dans : #Promenades
Doucement.

 

Éloge de la lenteur.


Va doucement. Parle doucement. Dans ma mémoire d’enfance, dans le parler de chez nous, doucement veut surtout dire « lentement ». Est-ce pour adoucir la lenteur, ou simplement par pauvreté de vocabulaire ? 


La tortue de la fable se « hâte avec lenteur », et nous dit que cette lenteur a ses vertus. Pourtant …
Partout, la lenteur est coupable. 
 Même si la tortue gagne à force de sagesse et de persévérance, le lièvre garde le beau rôle. Abolir le temps d’un point à un autre reste l’enjeu. Temps gagné ? 

 

Je fouille dans mon sac à la recherche d’un portemonnaie inaccessible. Je m’affole, les mains gelées, à récupérer de traîtresses clés. Le verrouillage d’une fermeture éclair se refuse à mes doigts maladroits. Le livreur qui veut confirmation, le transporteur qui m’attend au bas de l’immeuble, le visiteur qui a oublié le code : il faut répondre, et vite. L’interphone n’attend pas. Le téléphone est hors d’atteinte. Les doigts fébriles dérapent sur la touche « répondre ». Les 4 sonneries passent si vite, et déjà un facteur impatient aura déposé négligemment un avis de passage « avisé absent ».
J’ai attrapé des trains au vol après des petits déjeuners avalés à la hâte. Bouclé des valises de vacances le matin même du départ. Je m’amusais des vieux couples qui consultaient fébrilement les horloges et vérifiaient cent fois leurs bagages. Je fais maintenant partie de ceux qui ont peur « de ne pas y arriver », d’être distancés, oubliés, largués... 

On ne m’attendra pas, d’ailleurs je répugne à faire attendre. On ne m’attendra pas, je resterai à la traîne, je resterai au bord de la route. Le temps perdu ne se rattrape pas, le train quitte le quai sous les yeux du retardataire. Ou alors on m’attendra trop. Au cours d’une randonnée, deux compagnes, trop occupées par leur conversation, m’avaient distancée. Abandonnée. Mais tout autant humiliée lorsqu’elles se sont arrêtées pour m’attendre, comme on le fait avec un petit enfant. 
Ma main courait sur le papier, les lettres à peine formées à force de noter. Je peste maintenant sur ces doigts incapables de suivre le brouillon de mes pensées.

 

« Prenez votre temps » me souffle une voix consolatrice. Mais d’autres attendent dans la file. Ne pas gêner, ne pas indisposer, rester acceptable. Rester à la hauteur. Ne pas gêner l’ordre du monde : ma lenteur ne peut me servir de passe-droit.
« Prenez votre temps » me souffles-tu pour apaiser ma fébrilité.
Mais la vie est courte alors que la moindre tâche dévore les minutes. Comment « prendre son mal en patience » lorsqu’il faut prévoir une heure pour préparer une recette de cuisine prévue pour 20 minutes ? Ne pas lâcher des yeux le téléphone de peur de manquer un appel. Hésiter à participer à un jeu de société de crainte d’indisposer mes partenaires. Me préparer beaucoup trop tôt pour ne surtout pas faire attendre celui qui doit passer me prendre. Arriver trop tôt au rendez-vous de peur d’y être en retard.

 Pour d’autres la lenteur est un cérémonial. La lenteur suscite l’attente.  Elle donne du prix, elle donne du poids. La cérémonie est lente, le discours officiel est lent. La procession est lente, de même que le protocole. La lenteur permet d’imprimer. Être attendu c’est être important. Etre lent à bon escient, c’est exiger d’être attendu. Celui qui arrive le dernier, négligemment, comme par hasard, est ovationné : « on n’attendait que vous ! »

Prenez votre temps.
10 fois par jour me revient ce conseil.  Prendre mon temps à deux mains pour le retenir.  Pour ne pas le perdre, ce temps qui s’étire, dont on ne sait que faire. Ce temps qui file et laisse des regrets. Encore un anniversaire. Des souvenirs en cascade que je peine à dater. Temps perdu à jamais que la mémoire s’acharne à remonter, pour remettre chaque chose en son temps. Pour mettre un peu d’ordre dans le flux de la vie. Les retrouvailles familiales en sont l’occasion, parfois les funérailles, ainsi que les agendas et les albums photos. 


Prenez votre temps, me dis-tu. Il est à moi ce temps ? Le temps qu’il faut, tu me l’accordes ? En faire bon usage.  Le prendre à deux mains, le regarder en face. Contempler les minutes présentes. Ne pas les avaler, ne pas les gaspiller. Ces tâches devenues plus lentes, prendre le temps de les dérouler, de m’y appliquer, de les aimer. Aimer cette promenade à pas lents qui accompagne mes pensées. Me laisser aller au sommeil sans redouter le jour suivant. 
Résister à celui qui veut faire plus vite, à ma place. 


Chaque chose en son temps, chaque chose a son temps.  
Prendre mon temps à moi et pas celui du voisin qui joue avec le sien, léger et volatile. Le mien est lent, le mien est lourd. Il tremble et se laisse mal apprivoiser. 
Partir à temps pour gagner du temps, de petite ruse en minuscules programmes. Savoir l’itinéraire qui évitera de rebrousser chemin. Accomplir une tâche quand d’autres en enchaînent trois. Me réjouir de cette tâche en la menant à bout comme l’artisan au soir de sa journée. Le temps qui est à moi, le temps qui me reste et dont j’ignore la durée, le prendre, le serrer de mes mains fragiles, voilà à quoi tu m’invites, lorsqu’avec bienveillance, tu apaises ma hâte maladroite. Tu me donnes droit à la lenteur. Je peux inverser les règles de la course. 


Il y a dix ans de cela, je me suis inscrite à un cours de dessin. Devant la médiocrité de mes premières créations, j’ai dû me résigner à copier des modèles. Avec précision, j’ai appris à regarder, à détailler.  J’ai accepté de faire, défaire, refaire. J’ai accepté qu’on m’aide. Je ne suis pas devenue artiste, mais j’ai appris la patience. 
Ne plus vouloir que les choses soient finies avant d’être commencées. Tourner ma langue dans la bouche et mes lettres dans la tête avant d’envoyer des paroles bien senties, aussitôt regrettées. J’ai renoncé aux agendas surchargés qui n’étaient que fuite devant la fuite du temps. J’ai renoncé à terminer les phrases d’un interlocuteur trop lent. 
 Me revient la déambulation solennelle des anciens dans le village de mon enfance. 
Me revient la lenteur de mon père fatigué du labeur quotidien. 

Attention, ralentir ! Mes premières lunettes de presbyte. La première fois que je me suis appuyée sur une canne. Ma première fracture, bien tardive, qui m’a conduite en gériatrie : ma tête n’allait-elle pas basculer, en même temps que ma cheville, dans la cour des miracles des inutiles et des égarés ?
 Il est des premières fois qui sonnent comme des dernières.
...Première fois, dernière fois, comment être sûre ? 

 

Quand je choisis ma première fois, où ma dernière, je ne fais peut-être qu’anticiper l’inéluctable. L’aménager. Le rendre supportable. Sur la page tournée, mettre encore un peu d’avenir. Dans un nouveau décor, me tracer un nouveau territoire. 

Mon père, au soir de sa vie, a choisi le moment de se retirer. Le temps lui est resté pour raconter, lui qui n’avait jamais été bavard.
Pour moi aussi ce temps est venu, tant que la mémoire me reste et que les doigts peuvent encore se poser sur le clavier.

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Publié dans : #Promenades

périmètre  

 

Un médecin consciencieux lui a demandé de chronométrer ses trajets. « Où en est votre périmètre de marche ? »
Ce n’est pas son médecin habituel mais elle a avec lui ses habitudes. Elle le revoit chaque année depuis plus de 10 ans, lors de sa cure thermale. A chaque année, son dada. L’année dernière il avait suggéré un régime sans gluten pour pallier une perte de poids.   Mais du poids, elle risquait d’en perdre davantage en se privant de gluten et elle renonça assez vite à cette nouvelle contrainte.
Cette année, c’est donc le périmètre de marche. La même question a été posée à sa sœur qui le consultait juste après.  Ce médecin consciencieux, tout fier de sa dernière trouvaille, lui a suggéré, ainsi qu’à tous les demi-éclopés passés entre ses mains cette saison, je présume, d’évaluer leur progression ? leur régression ? « Vous allez tous les jours chercher votre pain. Combien de temps pour aller ? pour revenir ? avec ou sans pause en cours de route ? ». Et le temps passé à déambuler dans la supérette qui lui tenait lieu de boulangerie, fallait-il le compter ? Comme un malade fait sa courbe de température, elle devrait chaque jour tracer la courbe de périmètre, la courbe du boulanger comme étalon de ses progrès et de ses reculs. 

La question, qu’on lui pose souvent, la laisse toujours aussi perplexe. Si elle apprend à la contourner, elle s’attache honnêtement à mieux cerner ses limites, depuis qu’une sournoise déficience neuromusculaire l’oblige à demander de l’aide. Comment évaluer au plus juste ses droits et ses besoins ? des chiffres et des mesures pour éviter les abus. Les petits progrès engrangés grâce à ses efforts ne la priveront-ils pas des avantages d’une carte d’invalidité ou d’accompagnement dans les transports et le quotidien ? Les cartes de priorité, de stationnement, supposent un périmètre réduit, tandis que le médecin, lui, l’incite à accroitre le même périmètre. Elle apprend à jongler entre ces deux injonctions.  Combien de km, ou de mètres ? en intérieur ou extérieur, terrain plat ou accidenté, avec ou sans canne, avec ou sans aide ? avec ou sans vent, pluie, neige ou canicule ? 
 Mesurer son périmètre lui dira si son univers est en expansion ou s’il rétrécit autour d’elle comme peau de chagrin. Pour en avoir le cœur net, elle doit évaluer la longueur du rayon parcouru pour atteindre sa limite. Car on ne lui demande pas le périmètre, à strictement parler, mais le rayon d’un cercle dont le périmètre est la limite.  C’est une affaire sérieuse. Sur les bancs de l’école, elle savait parfaitement mesurer les périmètres et les circonférences qui délimitaient les surfaces des cercles, carrés, losanges, comme autant de territoires à marquer et à défendre. Quelle est maintenant sa géométrie ? sa géographie ? 
 

*

 Dehors est dur, dehors est froid, dehors l’attendent les chutes et les bousculades, elle va être surprise par la nuit ou l’orage. Franchir le seuil est hasardeux. Tout prétexte est bon pour repousser l’arrachement. Hardiment elle se construit un projet dérisoire, la boite aux lettres, le local à poubelles…elle pousse la porte de l’immeuble, franchit les grilles de la résidence, et arme son courage jusqu’à la supérette. Le périmètre se dilate, un petit air de victoire et de liberté gonfle ses poumons. Le vent est moins fort que redouté, la pluie attendra, elle lâche le cocon et passe les frontières de sa bulle.
Depuis longtemps déjà elle trace ses périmètres.  Longueur du trajet, durée du trajet, elle sait depuis ses classes primaires que se joue là un quotient qu’on pourrait appeler la vitesse horaire. Le tout se mesure, et machinalement les circuits qu’elle construit dans son quartier, au gré de son humeur, de sa curiosité, se transforment en pistes athlétiques. Pas besoin de chronomètre, la montre tout terrain lui suffit à évaluer la durée du trajet, du circuit, de l’aventure. Elle peut se réjouir d’un quart d’heure ajouté et répondre dans la foulée à l’indiscret questionnement médical. Elle a pris l’habitude de repérer sur le plan la trace imaginaire de sa déambulation, les nouvelles victoires, l’anticipation des prochains défis. Pourtant ses réponses restent désespérément évasives. Il lui faut un compteur kilométrique.


 La voilà questionnant les sites internet, interrogeant son fils semi-marathonien, observant les coureurs musclés du parc où se déroulent ses promenades, pour découvrir l’existence d’un appareil appelé podomètre, peu onéreux, dont elle fait immédiatement l’emplette en ligne. Par magie, pensait-elle, l’appareil fixé à son bras renseignerait sur la distance parcourue. Las, l’appareil devait d’abord être programmé, ce qui exigeait qu’elle connût la longueur moyenne de son pas, et la perspective d’avoir à mesurer celui-ci au mètre de couturière sur le carrelage du salon la fit renoncer.

Privée de mesure elle se lança pourtant, dans son nouveau quartier, des défis comme autant d’Annapurna. Au Nord, Jean Macé, longtemps irréel, fut vaincu un joli matin de septembre. Par chance la géo localisation de son téléphone lui donnait la distance. En 1h, 2km, et après une pause émerveillée, autant pour le retour. À l’Ouest, la passerelle du Confluent avait supplanté ses premières ambitions. La victoire fut totale lors de la conquête de la boucle qui la ramenait par le Sud après le tour du parc de Gerland sillonné de sportifs de toutes conditions. L’Est fut conquis aussi à la faveur d’un rendez-vous médical hardiment assumé.  Au bout de 2 ans elle se trouve au centre d’un périmètre dont le rayon peut s’évaluer à 2 km. Elle a tracé un territoire, en a arpenté les trottoirs et franchi les carrefours d’un pas de plus en plus affirmé. Elle s’ingénie à en explorer toujours de nouveaux recoins. Marcher seule ne la rebute pas. Ses pensées lui tiennent compagnie. Parfois, marcher lui permet de surmonter ses hésitations en prenant enfin la décision qui s’impose. 

 

*

Elle aime depuis longtemps ces errances. Elle aime se construire des itinéraires à partir du foyer, qu’elle retrouve ensuite avec gratitude. Les déménagements l’ouvrent à autant de nouvelles aventures, la mesure du temps et des distances en prime, pour couronner l’effort fourni.
Mais l’enjeu sportif peut prendre le dessus. Quelques années plus tôt, habitant un lieu trop accidenté, elle a jeté son dévolu sur le stade municipal. Celui-ci est ceint d’une piste d’athlétisme elle-même entourée d’une promenade agrémentée de bancs et d’ombrages. Elle s’était mise à parcourir cette ellipse, dans un sens puis dans l’autre. Elle y allait souvent seule, mais, selon l’heure, y rencontrait des marcheurs pressés ou fatigués, et abondance d’enfants à trottinettes et tricycles, de mamans à poussettes et de ballons intempestifs. Elle s'était entraînée à affronter les coups de vent et quelques traîtresses racines et avait enfin trouvé le moyen de mesurer ses efforts. Le tour étant évalué de l’avis général à 500 mètres, le nombre de tours et le temps total la poussaient à une auto émulation tout à fait encourageante. Encouragée aussi à l’occasion par un sportif chevronné ou un habitué rencontré par hasard.


En fait de stade…un souvenir lui revient. Il y a bien longtemps. Le cours de « plein air », au collège, animé par l’implacable madame Chalancon. Au pas de gymnastique la joyeuse troupe est amenée au stade. 3 tours de terrain. Il en va de la santé de petites adolescentes trop sédentaires. Mais son défi à elle, à 14 ans, était d’inverser le record. Elle, et peut-être une ou deux autres, réalisaient deux tours pendant que les championnes s’affrontaient aux premières places des trois tours. À chacun ses challenges, elle se réjouissait surtout de l’impunité de sa petite fraude. Plutôt docile habituellement, cette transgression lui ouvrait des horizons. 
Les cours d’éducation physique lui étaient un supplice. Une séance d’assouplissement la paralysait une semaine. Elle hurlait de terreur sur les chemins verglacés de sa campagne natale où ses congénères organisaient de fabuleuses glissades. Les innocents jeux de poursuite des cours de récréation lui étaient une humiliation. Les marelles, balles, cordes à sauter étaient autant de pièges qu’elle compensait heureusement par ses victoires en orthographe. Courses de vitesse ou d’endurance, saut en hauteur ou en longueur, sport collectif ou performance individuelle, tout lui était hostile. Terrorisée sur les barres, qu’elles soient parallèles ou dissymétriques, elle l’était tout autant sur la poutre et le cheval d’arçon. La corde à grimper ? Échec au décollage. Ses exploits à vélo, en natation ou ski de fond furent aussi lamentables. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle apprécia, hors de tout esprit de compétition, de petites randonnées et des séances de gymnastique d’entretien et de yoga. 

 

                          *


 Beaucoup de temps est passé. Les urgences ont changé. À la suite d’une petite fracture, elle s’est imaginée grabataire au cours d’un séjour en gériatrie. L’effort physique, qu’elle évitait, lui est devenu vital. Elle a besoin maintenant d’espace à conserver. Rester debout est devenu son combat. Elle a écouté les conseils, s’est soumise aux rigueurs rééducatrices. En piscine, en salle, sur un tapis, elle s’attache à repousser le spectre de l’immobilité. Perchée sur un vélo d’appartement elle défie ses vertiges d’autrefois. Depuis l’accident il lui faut reconstruire son territoire dans le nouveau quartier où elle a dû s’installer. Y trouver ses marques pour y rester autonome. Repérer l’alimentation de proximité. La boîte à lettres la plus proche. Puis très vite contacter un nouveau médecin disposé à l’accepter en ces temps de pénurie. De proche en proche elle repère ainsi kinés, ophtalmo, labo, radiologue. A l’âge où on en en a le plus besoin, elle a dû se séparer des professionnels avec qui elle avait établi de douces complicités. Certes tout est désormais plus facile et plus proche, encore doit-elle apprivoiser ce nouvel espace. Elle le découvre, en même temps qu’elle se familiarise avec les visages de ses nouveaux voisins. Les périmètres qu’elle trace, mesure, explore, ne sont rien d’autre que son nouvel espace vital qui la détache, peu à peu, de celui où elle avait tissé ses liens les 15 années précédentes.
Pouvoir accéder à l’alimentation de base, aux soins courants, à la poste, la banque, le bureau de vote, la bibliothèque et le centre social, arpenter le marché quand le temps le permet, et se mêler dans ses déplacements aux passants anonymes lui procure un sentiment de liberté à la fois banal et précieux.


 On lui a suggéré des solutions pratiques pour prendre en charge le quotidien, des résidences confortablement nichées dans des parcs rassurants. 
Mais elle a besoin de grand large. Elle aime se sentir au carrefour de possibles toujours nouveaux, elle veut encore rêver autour d’elle l’espace qui lui est de moins en moins accessible. Elle vit ainsi par procuration les déambulations des passants qu’elle croise. Elle s’élance sur l’autoroute à quelques encablures. Les eaux du Confluent, qu’elle rejoint les jours de beau temps et de grand courage, la transportent jusqu’au grand large. Avec ses visiteurs d’un jour ou d’une nuit elle s’envole vers l’aéroport ou se glisse dans les TGV qu’ils empruntent. Sans avoir à en parcourir les inquiétants itinéraires, elle se crée ainsi d’infinis périmètres qui rejoignent ceux de sa mémoire. Ses départs, ses errances, les voyages qu’elle a faits. Et ceux qu’elle ne fera jamais.

 

 

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Publié le par danne
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Périmètres imaginaires.

 

 

Je suis née et j’ai grandi dans un petit village dont l’horizon est limité : d’un côté, la chaîne du Vercors, dans le lointain, au-delà de la vallée de l’Isère. De l’autre, collines et plateaux où alternent prairies, forêts, champs de blé ou de luzerne. C’était mon territoire.  Enfant je l’occupais et le coloriais au gré de ma fantaisie.  Plus tard, à chacun de mes retours, j’en redécouvrais la variété et le pittoresque. 
À l’instar des Bushmen du film « les dieux sont tombés sur la tête », pour qui le monde s’arrête au bord de la falaise, les collines au Nord et surtout les montagnes au Sud fermaient le périmètre de mon imagination. Ma géographie n’autorisait pas l’infini. Une expédition familiale hors de ces limites, vers l’âge de six ans, me lança dans des spéculations métaphysiques intenses. Comment ces villages, ces villes, ces habitants pouvaient-ils mener tranquillement une existence dont je n’avais jamais eu le moindre soupçon ? D’autres enfants allaient à l’école comme moi, d’autres fidèles fréquentaient d’autres églises que celle de mon village et y faisaient les mêmes dévotions.  Tout cela existait, depuis toujours peut-être, et à mon insu. Je n’étais plus au centre du monde. Celui-ci s’était déplacé avec mon voyage. Ce qui existait ne coïncidait plus avec ce que je voyais tous les jours. Comment peut-on être persan ? se demandait Montesquieu. Comment peut-on être d’ailleurs ?

J’ai un peu grandi. De la fenêtre de la salle de classe, mon regard s’égare sur les prairies et les bois. Comme l’écolier de Prévert, je repousse les murs. J’ai appris à me dédoubler et réponds parfaitement aux questions de la maîtresse. Rarement prise en défaut, je suis dans la classe et entends la leçon.  Et vole à travers bois et prairies. Ici et ailleurs. Bien au-delà des champs et des bois, la petite école me transporte, par la grâce de la carte de France suspendue juste à côté du tableau noir. Le Bassin Parisien, le Bassin Aquitain, les Alpes, le Jura, les Vosges, le Massif Central et les Pyrénées. La Seine la Loire le Rhône...Paris Lyon Marseille ...la Manche la Mer du Nord l’Océan Atlantique et la Méditerranée, et au-delà des frontières des esquisses d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne, de Belgique...Les plaines en vert, le ruban plus ou moins épais des fleuves et des affluents en réseaux, les plateaux ocrés et le brun tourmenté des chaînes de montagnes, des plus anciennes, arrondies, assagies, aux plus neuves, culminant aux 4807m du Mont Blanc. Les mers et les océans en bleu plus ou moins foncé selon la profondeur. Les villes, en caractères plus ou moins gros selon l’importance, capitale, préfectures et sous-préfectures. Les mêmes cartes sont reproduites, au crayon de couleur, en bonne place dans les cahiers aux pages quadrillées par des doigts de plus en plus habiles.
Les leçons se récitent au mot près, toujours les mêmes d’année en année, debout à côté du bureau. Pour qui a un peu de mémoire elles s’enregistrent toutes seules, à force d’être répétés et entendues telles des litanies, dans la classe unique dont on franchit les paliers en changeant simplement de rangée. Il faudrait être sourde ou bien distraite pour ne pas enregistrer dès 7 ans les leçons égrenées par les grandes de 12 ans ou plus. Comme des comptines. Comme les règles de grammaire, bijou caillou chou genou, ou les tables de multiplication.
Je n’en finis pas, de mon petit coin de pays même pas noté sur la carte, d’imaginer tant de paysages peuplés de tant d’inconnus. L’exaltation suprême, pourtant, ce fut la France d’Outre-mer.
Très vite je m’évade des frontières de cette France bien étriquée. De cette Europe qui m’apparaît tout à coup le plus petit des continents. La France s’étale, pour mon plus grand bonheur, sur toute la planète. Ces rêves d’empire ne m’ont pas empêchée d’applaudir aux indépendances, chaque chose en son temps ! Il m’en est resté l’envie du large.
*
Les cinq comptoirs de l’Inde : Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karikal et Mahé, récités d’une traite, sans reprendre mon souffle. Des noms définitivement inscrits dans ma mémoire. Les sonorités chantent et m’enchantent pendant que la maîtresse promène sa règle tout autour du sous-continent. Des morceaux de France sous les Tropiques et la mousson, parmi les odeurs d’épices et les populations bigarrées. De ces populations, de cette végétation, je sais bien peu de choses. Des couleurs, un décor exotique, cela me suffit. L’Inde vient de quitter la couronne britannique, je n’en ai cure. J’ignore l’épopée de Gandhi : nous avons les cinq comptoirs. Plus pour longtemps, mais comment le saurais-je ? 
Déjà la règle de la maîtresse, glisse à l’Est, plus à droite sur la carte, sur la jungle mystérieuse de l’Indochine française. Ces noms appris par cœur, ces vieux noms désormais ensevelis sous la défaite de Dien Bien Phu : Tonkin capitale Hanoï, Annam capitale Hué, Cochinchine capitale Saïgon, Laos, Cambodge…Ces images de rizières et de forêts impénétrables m’inquiètent, je ne sais pas trop pourquoi.  Nous étions en guerre là-bas, une guerre bizarre et lointaine dont on ne parlait pas.  Dont on ne savait rien. Pourtant un de mes jeunes oncles y servait dans la gendarmerie coloniale. Dans ma famille, nichée au creux de ses collines, les guerres tenaient lieu de voyages et d’aventures. Un prestige certain auréolait ceux qui étaient loin. Ceux qui avaient vu du pays, en ramenaient des souvenirs et des récits. Ceux qui avaient couru des risques, frôlé la mort parfois. Ce jeune oncle est le fils d’un médaillé de Verdun, héros discret mais porte-drapeau des commémorations du 11 novembre au monument aux morts du village. 
Lorsque le jeune oncle réintégra ses foyers, on donna une grande fête en son honneur. Flattée d’y être invitée, je me souviens qu’il venait de faire la connaissance de sa fillette de 2 ans.
L’Indochine s’invita à nouveau dans mes collines. La guerre allait finir. Un jeune homme du village, âgé de 22 ans, venait d’y perdre la vie. Engagé volontaire, on le disait « tête brûlée ». Je me souviens du deuil de sa famille, et, sur le chemin cahotant du petit cimetière, des impressionnantes funérailles militaires. Sa tombe jouxte celle où reposent maintenant mes parents. Son nom a été ajouté à ceux de la grande guerre, sur le monument aux morts.

Cette guerre se terminait, un peu irréelle si loin de nos foyers. Pas de champ de bataille à nos frontières. Pas de familles décimées, de récits patriotiques, de héros de guerre. Nous n’avions pas connu de privations, de soldats étrangers dans nos villes, de massacres dans nos églises. Les informations, officielles et filtrées je suppose, ne parvenaient pas jusqu’à nous. Contre qui nous battions-nous ? l’ennemi héréditaire allemand était hors-jeu. Pas non plus d’italiens, d’anglais, d’espagnols, ni même de Sarrazins, contrairement aux guerres habituelles. Nous affrontions des populations étranges, tour à tour méprisées et redoutées. Notre « supériorité   civilisatrice » cernait mal ces orientaux forcément « inférieurs », cruels et sournois ... Des missionnaires avaient semblé-t-il été massacrés en Chine, martyrs de leur foi. Le Japon allié de l’Allemagne venait d’être écrasé à Hiroshima. La guerre de Corée, mal connue, alimentait la terreur du péril communiste. Mais ce n’est que plus tard que l’histoire est venue éclairer les images approximatives que je me faisais de ce monde lointain.
Bientôt le nom même d’Indochine ne fut plus qu’un souvenir. J’ai pourtant trouvé une « avenue des anciens d’Indochine », récemment, dans une petite ville où j’étais en villégiature.
Une dizaine d’années plus tard, la guerre du Vietnam devait mobiliser les masses étudiantes du Quartier latin. Finis les empires : j’y défendais maintenant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais peut-être n’était-ce que ce même rêve d’ailleurs ? Bientôt le drame des boat people nous ouvrit les yeux, tandis qu’au Cambodge les héros de la liberté massacraient leur propre peuple. Mon bref engouement pour la Chine révolutionnaire céda aussi devant la réalité des famines et des massacres…
Et puis ça et là, parfois, à travers les livres, l’Indochine m’est revenue. Notamment grâce à Marguerite Duras dans « L’amant » et surtout « Le barrage contre le Pacifique ».

Retour à la leçon de géographie, ou d’histoire, je ne sais plus. 


 Ma préférée est sans conteste la carte d’Afrique. En Afrique du Nord, vers 1900, Lyautey installe un protectorat au Maroc.  Depuis longtemps Bugeaud a conquis l’Algérie, triomphant de la « résistance opiniâtre d’Abdelkader ». J’admire à tour de rôle, sans complexe, conquérants et résistants. Les missionnaires de la civilisation et les farouches guerriers du désert. Pour moi c’est de l’espace en plus, la France « de Dunkerque à Tamanrasset ». Le désert me fascine. « René Caillé à Tombouctou » : biographie ou légende, je me laisse embarquer. 


Du côté de l’Algérie aussi le réel allait bientôt me rattraper. De jeunes soldats, à peine plus âgés que moi, partaient y faire la guerre en guise de service militaire. Trois de mes cousins y ont passé deux ans. Pour ceux-là, pas de gloriole et beaucoup de silence. Cette guerre qui ne disait pas son nom nous concernait pourtant. Il y eut aussi les retours de ceux que l’indépendance avait chassés. Quelques nouveaux élèves sont arrivés en cours d’année dans mon lycée. Les plaies étaient à vif. Mon professeur de philo fut « dénoncé » pour avoir tenu en classe des propos favorables à l’indépendance. Un autre jeune professeur, déserteur, avait rallié le FLN. Une manifestation s’était terminée avec des morts à Paris. Des appartements étaient plastiqués et de Gaulle avait échappé de peu à l’attentat du Petit Clamart. Les plaies sont encore mal refermées, de part et d’autre, plusieurs générations après.


Mais retournons à la carte de la petite école, et aux immenses espaces de l’Afrique Occidentale et de l’Afrique Équatoriale françaises.  Savorgnan de Brazza avait, nous disait-on, conquis pacifiquement ces territoires, est-ce pour cela que je leur vouais une affection particulière ? 
Le Sénégal, le Soudan français devenu Mali, la Côte d’Ivoire, la Haute Volta devenue Burkina Faso, le Dahomey devenu Bénin, la Guinée et la Mauritanie, voilà pour l’AOF. Des capitales aux noms qui sonnent : Dakar, Bamako, Abidjan. Conakry. Tout au Nord Tombouctou aux portes du désert. Les fleuves Niger et Sénégal. Des images de savane, de baobabs, de terre rouge ; des grappes d’enfants nus aux yeux immenses. Je ne sais plus d’où me viennent ces clichés d’un monde primitif et inviolé. Pourtant j’en retrouverais certains, bien plus tard, au cours d’un voyage.
L’AEF me semble plus étrange, étouffante dans l’épaisseur de ses forêts. Le fleuve Congo, Brazzaville, l’Oubangui Chari devenu République centrafricaine, patrie du sinistre Bokassa. 
Dans ces espaces règnent la République et les missions catholiques. L’école publique et les leçons de catéchisme fournissent l’essentiel de mes connaissances. Les populations y apparaissent arriérées et reconnaissantes. Des missionnaires en blanc, tout en propageant leur évangile, ouvrent écoles et hôpitaux. Pleine d’ardeur mystique je rêve de rejoindre leurs rangs. Ou alors, portée par l’idéal républicain, quelques années plus tard, j’irai simplement y faire la classe. 
La boîte de Banania trône sans complexe sur la table du petit déjeuner tandis que pour moi monte de ces terres un chant profond. Quelques lectures, le film « il est minuit Dr Schweizer » … C’est sûr, un jour, j’irai. Bonne sœur, maîtresse d’école ou exploratrice, qui pouvait savoir ?
L’Afrique aussi m’a rattrapée. Sur le marché de la petite ville de mon enfance un homme noir vendait des produits exotiques. C’était le « marchand de cacahuètes », accompagné d’une belle femme blonde et de deux magnifiques enfants métis.  Je voulais les mêmes. Et j’ai eu les mêmes. Bien des années plus tard, 2 garçons et une fille ont rattaché ma vie à ces anciens rêves d’ailleurs. 


L’Afrique, je l’ai retrouvée à Paris, au cours de mes années d’études. Dans les rues de Paris, sur les bancs des universités parisiennes, dans les cités universitaires, aux portes des usines périphériques, aux heures de pointe du métro, dans les foyers de l’Est parisien, dans les bidonvilles du Nord, l’ex empire semble s’être donné rendez-vous. Une autre Afrique que celle de la carte d’école. Des noms ont changé. Le Soudan français est devenu Mali, et ses citoyens, tout fiers de leur dignité retrouvée, se pressent dans les foyers d’immigrés et les résidences étudiantes pour y refaire le monde. Pour planter les graines du pays qu’ils rêvent de reconstruire, c’est juré, dès qu’ils rentreront au pays. Et pour commencer, ils exigent d’être respectés ici même. Comme les ouvriers français avec qui ils ont occupé des usines. Pendant que je rêvais d’ailleurs, ailleurs est venu à moi. Quel rêve de France a précédé la grande migration ? Pourquoi se sont-ils arrachés à leur terre rouge, à leurs villages, à leur soleil ? Ils arrivent, s’entassent dans des foyers qu’ils quittent aux froides aurores, métro boulot dodo, à l’usine, au chantier, ou le long des caniveaux. Pour se tenir chaud, des palabres, des solidarités. Des fêtes aussi, où je suis bientôt invitée.
 Même si la rencontre était peu probable, les circonstances et la curiosité me poussent devant les portes d’usine. Je découvre un bidonville jouxtant la nouvelle faculté de Nanterre. Je suis accueillie dans un foyer malien de Bagnolet, partage une ou 2 fois le rituel riz en sauce. 4 lits superposés se serrent dans de minuscules chambres. On y dort parfois à tour de rôle. J’y ai mon entrée, grâce à celui qui deviendra le père de mes enfants. Et mon univers change d’axe. 
Mes héros ont changé. De jeunes et beaux leaders comme Lumumba, assassiné et glorifié. Senghor le poète et homme d’état. Des coups d’état et des coups de bravoure. Le monde se refait, nous n’en sommes plus les maîtres. Je veux le rêver neuf et pur, déjà pourtant il se déchire. De grands écrivains m’aident à le comprendre, notamment l’inoubliable « Ségou » de Maryse Condé retraçant la longue histoire du Mali. Des empires fabuleux ont existé, des civilisations passionnantes nous ont précédés et veulent renaître. Notre empire n’a été qu’un accident imposé par la force ou la ruse sur des histoires millénaires.  Pourtant nos histoires restent inséparables, pour le meilleur ou le pire ? Je rêve d’un grand métissage mondial où se mêleraient joyeusement cultures et origines, je rêve…

Ma géographie se déporte dans l’enceinte même de la capitale. Je laiss la riante banlieue sud, délaisse les charmes du Quartier latin, ses souvenirs de pavés et sa vénérable Sorbonne, ses librairies et ses bistrots. Les errances de bords de Seine, l’île de la Cité, les bouquinistes et les jardins. Mon nid s’installe plus au Nord, la République, Belleville, Gare du Nord, Barbès, Clignancourt, Bagnolet et Montreuil. Je change de voisins et délaisse le cinéma d’art et d’essai. Je découvre la douceur des mangues, les plats pimentés m’arrachent des larmes. Mes premières expériences culinaires sont exotiques. Je m’initie à quelques bribes de Bambara et supporte patiemment les interminables salutations et la complexité des cousinages. 


Il était arrivé quelques années avant. Son pays, tout neuf, tout fier de son nouveau nom et de son indépendance toute fraîche, exportait vers nos côtes ses forces les plus vives. Nos usines les réclamaient. Malade d’une traversée épuisante, c’est à Bordeaux qu’il a débarqué. 
Orphelin de mère et père, seul, sauvé des eaux après un tragique accident de pirogue, son enfance chaotique s’est trimballée entre famille paternelle et maternelle. Mais très vite il a dû « mériter » le gîte et le couvert. Il est allé un peu à l’école, ce qui le désigne pour les corvées administratives, comme les déclarations à l’état civil des petits « frères » et « sœurs » qui ne manquent pas d’arriver.  Il a vendu à la sauvette aux abords des stades et cinémas, s’est introduit en fraude dans les cinémas et les stades, a échappé à l’école des missionnaires qui voulaient le convertir. Sa famille partagée entre chrétiens et musulmans n’a récolté chez lui que refus des deux confessions. Il a appris le métier de boulanger, a tenté sa chance à la boxe, a bourlingué dans les pays voisins, mais devait rapporter « en bon fils » le fruit de son labeur à une famille infiniment extensible...le petit orphelin privé de foyer est prêt pour la grande aventure. Celle de l’ailleurs. Du rêve européen. De la métropole qui reste l’eldorado, indépendance ou pas. 


Chacun avait fait son bout de chemin. Dans le Paris de ces années -là, où l’on avait proclamé l’imagination au pouvoir, nos périmètres ont pu se rencontrer.
Si bien qu’un oui réciproque et joyeux scella ce beau hasard devant Monsieur le maire du 10ème arrondissement, sans flonflons et sans façon, sans famille aussi. Seulement quelques amis, dont les 2 témoins. Notre minuscule studio a suffi pour partager un plat exotique. Dans les assiettes offertes en cadeau de mariage, qui a longtemps constitué l’essentiel de notre équipement ménager.
Un mariage rapide, un mariage arrangé ou plutôt arrangeant ? Chacun se trouve hors des codes de son clan. Il faut pourtant composer avec le réel. Pas de bénédiction, une formalité administrative pour simplifier la vie. Le double nom sur la boîte à lettres n’était pas encore la norme. Une mutation professionnelle était facilitée par l’argument du rapprochement conjugal. Et surtout une prochaine naissance, pas vraiment réfléchie mais tout à fait acceptée, nous pousse à « régulariser » la situation. Après le pas de côté, l’épreuve d’une vie à tisser.

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Les vieilles filles

 

 

Les policiers, dit-on, vont toujours par deux, le gentil et le méchant. 
Les vieilles filles, c’est pareil.
 2 maisons accolées sur la place du village. 2 portes semblables, qui donnent sur le même bout de trottoir. Chacune derrière son rideau.
De loin on croirait 2 sœurs jumelles, postées là, au cœur du village, en vigies intemporelles.
Les vieilles filles.
Quel âge peuvent-elles avoir ? Des vieilles en tous cas, plus de 60 ans, vêtues de l’uniforme de leur âge, comme ma grand-mère maternelle…Petit chapeau rond perché sur l’éternel chignon gris ; vêtements noirs, longs, amples, indéfinissables sur des corps informes. 
La vieille fille, c’est celle qui a coiffé le bonnet des catherinettes. Qui, à 25 ans, n’est toujours pas mariée, ou au moins fiancée. On lui laisse une petite chance, mais, à 40 ans, plus d’espoir. Elle est plainte, ou moquée, selon le cas. Trop laide, trop mauvais caractère. Ou sacrifiée pour s’occuper de vieux parents, ou de jeunes frères et sœurs. Ou peut-être un secret chagrin d’amour ? Parfois la famille arrange un mariage tardif, avec un vieux garçon, ou un veuf. 
On ne l’appelle pas vieille fille si elle porte une vocation supérieure. Les religieuses sont mariées à Jésus. Les institutrices de l’enseignement privé doivent être célibataires. Ma mère a dû quitter son métier d’enseignante pour se marier, déjà catherinette. Beaucoup d’institutrices publiques sont aussi célibataires. Les hommes ont-ils peur des femmes trop instruites ? De même, à l’écart du village Mademoiselle Lucie, la couturière, compense son célibat par sa distinction et le prestige de son métier. Et cette odeur de neuf et de propre qui monte de son atelier. 
Mais revenons à nos deux commères, bien en place au cœur du village.
A première vue, elles font la paire. Mais de plus près ?


La « méchante », c’est la Philomène. « Mauvaise », comme un fruit pourri, de l’aveu même des plus charitables paroissiens. Je n’ai pas le souvenir d’un sourire sur son visage. Ratatinée comme un vieux coing fripé. Sans mari ni enfant elle a de la famille dans la commune, mais vit seule. Aucune fonction officielle. Mais, grenouille de bénitier assidue, elle est bien certainement la première agence de renseignements de la commune. Elle lance les rumeurs, chacun redoute sa curiosité. De chez elle, derrière son rideau, elle guette de quoi nourrir son fiel. Le bonheur des autres lui est particulièrement insupportable. Un mariage gâché par la pluie ? « Ils en verront bien d’autres ! ». Peut-être un malheur derrière la méchanceté, me souffle-t-on. Elle était jeune en 1914. Beaucoup de jeunes femmes, de jeunes filles, se sont retrouvées seules…mais nous préférons la savoir méchante que malheureuse.


Mademoiselle Maria, c’est tout le contraire. Silhouette enrobée, sourire inusable entre de bonnes joues rebondies comme des pommes un peu fripées. Elle n’est pas originaire du coin, mais y a une fonction, elle. C’est la bonne du curé. 
Et c’est bien un vieux couple que l’on a l’impression de fréquenter dans les années 50. Mais pas d’équivoque, le curé et sa bonne sont voués au célibat. Par sécurité la bonne du curé doit avoir atteint l’âge canonique de 40 ans quand elle prend ses fonctions. Mademoiselle Maria est là depuis longtemps, le vieux curé Tournier depuis une éternité.
Je n’ai aucune idée des fonctions ménagères de mademoiselle Maria. Probablement bonne cuisinière, le vieux curé est très gourmand. Il aime aussi se faire inviter chez les meilleurs de ses paroissiens, il a ses tables.
Mais sa bonne ne se limite pas à l’intendance. Elle est aussi son assistante fidèle, son relais auprès de la population, surtout les enfants, surtout les filles. Moins sévère que Monsieur le curé, elle catéchise les petits à grand renfort d’histoires édifiantes et d’images pieuses. Est-ce elle qui nous a appris le charmant cantique : « le petit Jésus s’en va-t-à l’école / en portant sa croix dessus son épaule », c’est possible, je n’en suis pas très sûre. Ayant su lire de bonne heure, je l’ai peu fréquentée comme catéchiste. Comme à l’école j’ai pris un an d’avance et vite rejoint le cours supérieur, celui du curé où tout s’apprend par cœur. Pourtant je n’ai pas oublié la seule fois où elle me punit. Je n’aime pas être punie, surtout par elle que je croyais gentille !


Gentille de recevoir à son patronage, le dimanche après vêpres, les filles de tous âges. Peut-être avec des bonbons, ou des gâteaux. Rien d’obligatoire mais un lieu accueillant, où elle affine notre éducation en nous mettant en garde contre la tentation, contre le mal, contre le diable. De grands livres d’images illustrent les délices du paradis et les vertus des saintes du calendrier. Celles qui ont préféré la mort au péché, qui ont été jetées aux lions…Et les flammes de l’enfer où plongent d’horribles diables à cornes et pieds fourchus. Mes enfants, vous grandissez, attention au péché. Il est partout. « Une jeune fille partie au bal danse avec un beau jeune homme. Elle danse, danse, et tout d’un coup, à la place du jeune homme, le diable ! » Méfiez-vous, la danse, le bal, c’est péché. Je n’ai pas encore l’âge d’aller au bal que déjà s’inscrit en moi le dégoût de la danse.
Intraitable sur la question de la pudeur. « C’est pas joli de faire voir sa viande ». Horreur ! de jeunes cyclistes en shorts se sont arrêtés pour une pause à la fontaine de l’église, juste devant chez elle. Mais elle ne lésine pas sur les encouragements, « c’est bien ça », devant les comportements vertueux.
Mademoiselle Maria a aussi ses idées sur la géopolitique. Au tout début de la conquête spatiale, elle nous somme de choisir les américains contre le spoutnik soviétique : ces gens ne croient pas en Dieu ! Sur son livre d’images les chrétiens sont massacrés par de fourbes Chinois, si différents des gentils petits africains de nos missions. J’entends parler du « rideau de fer », mais peine à imaginer un rideau aussi grand, derrière lequel nos frères chrétiens sont persécutés. 
Au patronage nous voilà armées pour nos vies de femmes et de citoyennes. 
On regrette parfois le vide idéologique de la jeunesse actuelle. Pas de vide pour nous ! Par la séduction, par la menace, par la surveillance des « big sisters » du village, nous voilà bien encadrés. Avec, bientôt, une furieuse envie d’aller respirer plus loin !

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Le sonneur de cloches.


 
« Oui, un accident…c’est allé si vite… »
Quelques sourires en coin, vite réprimés. « En même temps, on pouvait un peu s’attendre à quelque chose comme ça … N’empêche, c’est bien triste… »
Hébété le village en deuil approche des marches de l’église. 
Le glas s’égrène tristement. « Lui qui le sonnait si bien, qu’on en pleurait. Qui le sonne pour lui ? »
Car il est mort, Gratien, le sonneur de cloches. 
Il est tombé de son clocher.
*

« Bonjour, le Ti, je crois que c’est l’heure. Pouah, ce qu’il est mauvais le café de la mère ce matin. J’ai la tête qui tourne…peut-être un peu trop bu hier en jouant aux cartes. Mais on a bien rigolé. Bon, j’y vais, reste tranquille, va pas crier comme un fou à ameuter tout le village, pour que les gens se moquent encore de nous. Moi je vais les réveiller avec mes cloches. Tu restes là, la mère va t’apporter ta soupe. Mais qu’est-ce qu’elle fait encore ? »
7 heures du matin. Les vieilles filles commencent à marmonner derrière leurs rideaux. La mère Psst, comme il l’appelle, prépare sa chicorée. « Tiens, l’angélus a pas encore sonné. Il s’est pas réveillé le Gratien ? Ah si, le voilà, mais on dirait qu’il tient pas bien debout. Quel dommage, c’était pourtant une bien belle famille ... »
 Enfin les premières notes. D’abord timides, elles aussi mal réveillées, elles s’enhardissent en grimpant dans l’octave, véritable salutation au jour qui vient. En écho, le jappement plaintif du vieux chien répond, ou proteste, ou accompagne son maître, comment savoir ce qui se passe entre ces deux -là ?
3 angélus par jour, matin, midi et soir. Plusieurs appels à la messe du dimanche, une heure avant, puis une demi-heure, un quart d’heure, et les 3 coups, sans compter les vêpres l’après-midi. Des envolées plus solennelles les jours de fêtes, parfois même la veille. Les événements paroissiaux sont annoncés selon la tonalité adéquate, les baptêmes et mariages avec toute la joie nécessaire. Ses glas, qui annoncent les décès et se répètent jusqu’aux funérailles, arrachent des larmes.
On le voit donc souvent passer, entre le clocher et sa maison au bas du village.  
Gratien, le sonneur de cloches, rythme la vie de la paroisse. Son travail est apprécié, jamais il n’est pris en défaut.
*
Le temps de redescendre chez lui au bas du village, de saluer distraitement le vieux Jules déjà dans son jardin, de consoler le Ti, de houspiller sa mère…
« La Poste arrive à quelle heure aujourd’hui ? J’ai le temps de piquer un petit roupillon ? »
 

La Poste, c’est le fourgon postal qui amène le courrier depuis le chef-lieu. Selon le circuit elle arrive plus ou moins tôt au bureau des PTT dont sa mère est la gérante.  La poste est affaire de famille, depuis 1904, après sélection entre 3 candidats. Un gagne-pain qui a permis à la mère, devenue veuve en 23, d’élever ses 3 enfants.
« C’est le grand tour aujourd’hui, marmonne-t-elle en enfonçant une fiche téléphonique. Va donc me ramasser une salade. Tu as bien le temps, tu vas pas retourner dormir maintenant. »
Une petite tape au Ti, qui le suit au jardin où il se rend en bougonnant, sans se presser.
Le sac de courrier enfin arrivé est vidé sur la grande table. Sous l’œil vigilant de la vieille postière les deux facteurs, son fils et son neveu, s’affairent à répartir lettres, journaux, périodiques et parfois mandats entre les deux musettes. Chacun sa tournée, chacun son territoire. Commence la deuxième journée de Gratien, facteur à bicyclette, sacoche en bandoulière, à la Jacques Tati. Mais il ne porte pas la casquette des PTT. Pas besoin, on le connaît. Et bientôt, fatigué, il remplacera le vélo par une grosse moto pas très règlementaire.
« Juste le journal pour vous. Pas de lettre, pas besoin de répondre. Non pas de café, je viens juste de le boire ». Il connaît surtout la réputation du café de sa voisine, la Félicie, qui se croit encore pendant la guerre et laisse bouillir sa chicorée toute la journée sur le coin du poêle. Il pousse son vélo jusqu’au prochain, le Joseph, le « Juif » comme il l’a surnommé à cause de sa supposée radinerie, qui attend sur le pas de la porte. Pas bavard, c’est vite fait avec lui, jamais il n’offre le café. Puis le Jules, tout seul dans sa grande maison, rien pour lui non plus, « pas de lettre de la fiancée, ce sera pour demain », un rire passe tristement entre les deux vieux garçons. Après c’est la Lise, sa sœur, qui est là avec sa grande famille. « Ohé il y a des lettres, une qui doit venir d’Angleterre, je crois que c’est la reine sur le timbre, avec sa couronne. C’est pour les filles. Il fouille sa sacoche. Encore pour les filles, leur journal. Vous êtes contentes aujourd’hui. Rien pour Robic ni pour le Teut, c’est pas le jour des garçons ». Lui aussi est content d’apporter un peu de bonheur, même s’il continue de bougonner. « Bon c’est tout pour vous aujourd’hui …ah non, y’a encore le Pèlerin ».
Et ainsi de suite, le café -tabac, le négociant en noix, le curé et ses revues édifiantes, la mère Lafont qui rappelle son chien et reçoit ses journaux de mode, l’instituteur et la mairie, avec 2 boîtes aux lettres, jusqu’à la dernière maison du village, la belle villa de monsieur Bêe. C’est lui qui a renommé ainsi, à cause de sa voix bêlante, le petit industriel installateur d’abreuvoirs, également 1er soliste de la paroisse. Là c’est sérieux, il faut sonner, madame Bêe est déjà sur son 31, il y a des lettres, des factures, des réclames, ça vient de Romans, de Grenoble, de Lyon, c’est vrai qu’elle est de là-bas. Oh elle est aimable, me fait rentrer au salon. Du café ? Non merci, juste un verre d’eau. 
Un verre de blanc ferait aussi bien l’affaire mais Gratien tient à sa réputation.
Et le plus dur reste à faire. 
La population de la commune est clairsemée, le territoire étendu et souvent accidenté. Les chemins sont rudes, surtout en hiver. Lettres et cartes postales sont le principal moyen de communication. Le facteur amène également, jusqu’aux fermes les plus éloignées, l’argent des mandats, qu’il vaut mieux savoir bien compter, ainsi que les journaux et périodiques auxquels on s’abonne pour avoir un contact avec le monde extérieur. Le Dauphiné, La Croix, le Pèlerin, le mémorial de l’Isère…Les enfants attendent impatiemment Bayard pour les garçons, Bernadette pour les filles, d’autres reçoivent Fripounet. Enfin, pour l’urgence, le facteur apporte les télégrammes sur papier bleu, qui le plus souvent annoncent les mauvaises nouvelles. 
Le facteur, c’est quelqu’un dans un village. Tous les jours, cahin-caha, Gratien s’invite dans les foyers qu’il relie au reste du monde. 
Au bout du chemin, enfin la dernière maison, tout là-haut. « Y a quelqu’un ? »  Le vieux chien répond. Puis la Marie arrive en s’essuyant les mains dans son tablier. « Bonjour Gratien, pas trop chaud ? Le Pèlerin, c’était hier normalement. Ah oui tu as aussi un mandat, tu as groupé. J’appelle le mari, tu prendras bien l’apéro, c’est juste l’heure. » Il fouille dans la sacoche, ses mains tremblent un peu en comptant, les billets, les pièces. « Ça doit être ça, recompte. Des fois je m’y perds un peu. Il faut signer là sur le talon ».
 L’apéro… il a déjà accepté un ou deux verres. Refuser un verre, ça ne se fait pas, surtout s’il fait chaud, s’il est offert de bon cœur, et si le corps est habitué. Et puis c’est la dernière maison…
Il prend son temps Gratien, il n’est pas pressé. 
Quand il monte sonner l’angélus du soir sa démarche est souvent titubante et son regard trouble. Sa parole hésite, les mots bloquent, répétitifs, accompagnés de gestes, que beaucoup s’amusent à imiter. On encourage son vice, on en rit, on en tirera des histoires à se raconter. Des histoires qu’on raconte encore, de courrier jamais distribué, peut-être de mandats, perdus à la suite d’une chute de moto, ou retrouvés dans un débarras lorsqu’il a fallu vider sa maison. 
Boire jusqu’à ne plus tenir debout est une distraction prisée de la vie paysanne, surtout au moment des grands rassemblements autour de la batteuse. On travaille dur, on boit sec. Chacun s’y taille une réputation, et finalement les accidents sont plutôt rares.

*
Si tout va bien, si la tournée n’est pas trop chargée, Gratien va finir sa journée à l’atelier de cordonnier, situé dans une dépendance de la maison. 
Au rez de chaussée, l’étable des deux vaches, la Mignonne et la Pompon, ainsi qu’un poulailler et quelques lapins. Au-dessus, la réserve de foin séché jouxte directement l’atelier. L’ensemble devient un lieu de jeux pour neveux et nièces quand les vacances les réunissent. Quelques marches branlantes, une forte odeur de colle et de cuir neuf mêlée à celle du foin et de l’étable, et ils retrouvent Gratien derrière son établi, avec son grand tablier de cuir. Des ressemelages en attente. Les semelles de cuir ou de caoutchouc sont collées, puis clouées sur les galoches en bois qu’il assemble lui-même, ou sur les souliers du dimanche qu’il fait durer en les protégeant de bouts ferrés. Sa réputation de cordonnier lui survivra par delà la tombe. Des outils inquiétants comme le « tranchet », les marteaux de toutes dimensions, les « formes » en bois glissées dans la chaussure, la limeuse électrique dont jaillissent des étincelles. Le tout chauffé en hiver par un poêle à bois. L’installation électrique est rudimentaire, les personnes raisonnables redoutent l’incendie : adieu chaussures, foin, vaches et poulaillers, Gratien et ses visiteurs… mais rien n’empêche les enfants de terminer leur visite par de joyeuses galipettes dans le tas de foin.
Ainsi va sa vie, le clocher, la tournée, l’atelier. Les tête à tête silencieux ou grognons avec sa mère, au fond de la cuisine, au moment des repas. 
Et les longs échanges avec son chien.


Oui, je me retrouve là avec toi, mon Ti. Les cloches, la tournée, les souliers à réparer, la mère qui est pas commode, les gens qui se moquent de moi, parce que je suis seul, parce que je bois un coup de temps en temps. Le curé et tout ce qui tourne autour de lui, le Vicaire, les Saintes Femmes, Notre Dame de la désolation, monsieur Bêe , monsieur Paul, les « gens bien » qui se croient au-dessus... Voir toujours les mêmes têtes, je suis bien obligé avec mon travail, mais tu le sais bien, mon Ti, c’est pas la vie que je voulais…
Son regard s’égare au-delà des champs, des bois, des collines qu’il connaît trop bien. Il revoit la photo encadrée dans la salle à manger, le commandant Teste, un fameux navire miraculeusement épargné lorsque les Anglais ont bombardé le port de Mers-el-Kébir en 40, pour éviter que la flotte française ne passe à l’Allemagne au moment de l’armistice. 

« J’ai été marin sur ce navire pour mon service militaire, mon Ti. Et je m’y suis retrouvé au début de la guerre. J’en ai vu du pays. Beyrouth, Port Saïd, Djibouti, et même jusqu’à Saïgon, en Indochine. La mère a gardé les cartes que j’envoyais de là-bas, ou avant de partir, de Toulon. Et puis y avait les copains, la fête quand on arrivait dans un port, les femmes qui se cachaient, et les bars où on buvait un peu trop, y’avait des bagarres, et puis il fallait repartir. Oui ça me plaisait bien comme vie. Je crois qu’il y a une photo de moi qui traîne dans un tiroir…j’avais belle allure avec mon uniforme. 
 
Le bateau a finalement été sabordé à Toulon, moi Toulon je connais bien mais cette guerre j’y comprenais pas grand-chose, les Allemands, les Anglais, de quel côté fallait être…je sais juste que j’ai arrêté d’être marin…la mère elle voulait pas que j’en fasse mon métier. Fallait que je reste avec elle, les filles s’étaient mariées…moi aussi j’aurais bien aimé…
Autrefois dans la grande maison vivaient 2 frères mariés à 2 sœurs. Les 2 frères ont fait la guerre de 14, l’un d’eux, le père de Gratien, est mort en 23 des suites de la guerre. Les 10 enfants ont grandi ensemble, et puis les filles se sont mariées… Elles ont des familles nombreuses. Les enfants ça ne manque pas dans la famille. Et Gratien ?
Quand j’en ai eu fini avec la marine je voulais m’établir au pays avec une gentille petite femme.
 Je lui avais déjà envoyé des cartes postales quand j’étais sur mon bateau. 
Comment je l’ai connue je me souviens pas, elle est du village d’à côté. Elle est jolie c’est sûr. On se voit en cachette au début. Elle est timide, moi aussi. Je crois qu’elle m’aime bien. Mais c’est une famille comme il faut, il faut mettre les formes…bon, il faut se décider.
J’ai tellement le trac que j’ai bu un petit coup pour aller demander sa main à son père. 
 « Je donne pas ma fille à un poivrot… tu es bien comme ton père. Et puis qu’est-ce que tu as comme situation ? »  Pas commode le vieux, avec ses 2 fils curés il doit se croire supérieur à tout le monde. Je suis là avec mon béret entre les mains, à bafouiller…pas le temps d’en placer une.
 Bref je me suis ramassé. Je me suis sauvé, j’avais honte pour moi, honte pour mon père mais lui c’était à cause de la guerre, on les forçait à boire pour pouvoir supporter. 
En tous cas pour la Thérèse c’est fini. Je veux même plus y penser…J’ose même plus l’approcher en rêve. Elle va m’oublier, on va lui faire un beau mariage. 
Mais moi, j’ai pas pu la remplacer.
Elle non plus on dirait. Paraît qu’elle est mariée avec le bon Dieu. Personne le sait mais on a continué à s’écrire, elle était en Afrique…
Je rêve, on recommence tout…On part sur mon bateau, on laisse son père, on quitte ma mère…bon j’ai dû boire encore un coup de trop…

 

La chute

 

 « N’aie pas peur. Il est tombé. Il faut qu’il rentre se reposer ». 
C’est vrai qu’il n’est pas beau à voir quand elle l’amène, titubant, le visage en sang, à la porte de la cuisine. J’ai plus de vingt ans, j’ai depuis longtemps quitté la maison pour mes études à Paris, et me retrouve avec plaisir, ce printemps, dans la maison familiale pour de courtes vacances. Maman craint que l’événement ne gâche mon séjour. Comme si j’étais encore petite elle veut me protéger !
Vite un lit de camp pour qu’il s’allonge. Il bougonne, voudrait juste un bon lit, ne sait pas très bien ce qui lui est arrivé. Maman comprend qu’il est tombé du clocher, son frère célibataire, resté seul depuis la mort de leur mère. Sonneur de cloches, il a beaucoup à faire pendant cette période de Pâques. 
Le médecin de famille décide une mise en observation à l’hôpital du canton. En quelques jours les nouvelles sont rassurantes, nez cassé, contusions superficielles. Il doit bientôt rentrer …
…quand un appel urgent nous annonce son décès.
Stupeur. Les sœurs, vite réunies, obtiennent de le ramener en ambulance pour installer chez nous, dans la salle à manger, sa chambre funéraire. Elles sont toutes là, Gaby, Emma, Geneviève, avec maman. Suzanne et Marie viennent de plus loin et ne sauraient tarder. Les mouchoirs tamponnent les yeux, tandis qu’elles s’affairent à préparer le dernier repos de leur frère. Les funérailles suivent très vite. Qui sonne le glas pour le sonneur ?
Quand on l’enterre, âgé de 55 ans, au milieu de la famille réunie, au milieu du village réuni, je pleure sur cette vie gâchée.
Tonton Gratien. 
Maman m’a raconté que le vieux chien, qu’on avait éloigné, a franchi seul les 10 km qui l’ont ramené à la maison de son maître.
       

                         ***


Bien longtemps après....
Août 2018. C’était un projet d’été, avec ma « petite » sœur, nous rendons visite au « jeune » oncle Bernard, 89 ans, le plus jeune frère de notre père. 
Le bonheur et l’émotion de retrouver le lieu où, auprès de ma grand-mère Rachel, mon grand père Louis, et mes jeunes oncles et tante encore à la ferme, Pierre, Jeanne, Bernard, je venais, entre 3 et 7 ans environ, passer des vacances d’été. La vieille maison est à moitié démolie mais toujours là pour appuyer ma mémoire. 
Le plus jeune oncle, qui a repris la ferme avec Thérèse, sa jeune femme, a construit sa maison juste à côté. C’est là que nous nous retrouvons en cette fin du mois d’août, tous un peu fatigués désormais, autour d’une boisson fraîche. Et la conversation démarre sans préambule. La santé ? Tout va le mieux possible, après une délicate intervention chirurgicale. Alors de quoi parler sinon du passé ? je suis un peu venue pour ça, et ni lui ni ma tante ne se font prier. Leur mémoire est étonnante.
Des souvenirs de Gratien ? « Le courrier perdu, tout le monde était au courant ». Ma sœur ajoute : « quand on a vidé la maison, après sa mort, on a trouvé des sacs qui n’avaient jamais été distribués ». On peut en parler maintenant, il y a prescription ! Mon oncle sourit en hochant la tête. « Les gens lui offraient à boire, tout le monde connaissait son penchant, ça les amusait quand il ne tenait plus debout… » Tandis qu’il porte à ses lèvres son sage verre de sirop je pousse l’interrogatoire : « et cette fille qu’il avait fréquentée… » « Ah oui la Thérèse. A ce qu’on a dit, il avait bu un coup pour faire sa demande, puis il a eu honte et il n’a même pas osé affronter le père ». Je l’interromps : « je croyais que le père l’avait envoyé promener ? -  Non, il n’a même pas osé y aller, il a rebroussé chemin. Il a laissé tomber. Finalement elle est partie au couvent, puis en mission en Afrique, mais ils ont continué de s’écrire. -  Oui, quand on a vidé la maison, on a trouvé des lettres », renchérit ma sœur. Ah non, il n’était pas près de l’oublier. Les yeux de mon oncle s’embuent : « C’est que je l’aimais la bougresse ! » avait confié Gratien à ses compagnons de bistrot un soir de détresse. Il me reste une question : « Comment s’étaient-ils connus ? Elle n’était pas du village. -  Je crois qu’elle avait été placée à l’épicerie, juste à côté de chez lui, ils devaient se voir en cachette comme ça se faisait à l’époque ».
Sur le passage de Gratien dans la marine, quelques suppositions. « Il devait avoir 12 ans à la mort de son père, gazé et alcoolique à la suite de la guerre. Il s’est peut-être engagé au moment du service militaire pour échapper à une ambiance familiale difficile. Il s’y est plu, a été rappelé au début de la guerre. Après, j’en sais pas plus que toi. J’étais jeune à la fin de la guerre, et on habitait loin… »
Merci à tonton Bernard, petit frère tardif de mon père, d’avoir évoqué pour moi cet autre oncle, grand frère de ma mère, disparu depuis plus de cinquante ans.

 

 

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