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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

le telephone

Publié le par danne
Publié dans : #Le téléphone

Résilier 

 

 

 

Michèle hésite.
Tout de suite, ou elle attend un peu ? Et puis comment s’y prendre ? 
L’écran de la tablette s’affiche. Elle ouvre l’application, la referme. Qu’est-ce que je fais ?
Une application qu’elle a installée, sans problème, il y a un an. 

Elle aime jongler avec ces outils, c’est si facile, du bout des doigts sur l’écran tactile. Pas besoin de se déplacer, ni même de téléphoner. Il suffit de cliquer, tranquillement, sans rien demander à personne.
Elle est ravie, la grand-mère, de toutes ces nouveautés qui semblent avoir été inventées pour l’aider.  Elle aime se débrouiller sans appeler personne au secours. Pas comme ses amies, toujours à quémander auprès des petits enfants. Elle apprend, seule, au fil de ses besoins. Tâtonne, y passe du temps.
C’est facile en général. Parfois trop, et la voilà engagée, d’un clic étourdi, dans un abonnement, dans une adhésion dont elle ne pourra plus se débarrasser. Facile d’entrer, difficile de sortir, comme dans un piège.
La voilà donc devant l’application du mini forfait mobile, vraiment pas cher, auquel elle a souscrit un an plus tôt.  Vite fait bien fait. Aujourd’hui elle n’en a plus besoin, de l’application, ni de l’abonnement. 
Elle va tout effacer, elle va résilier. 
Résilier cette année, à passer par pertes et profits. 

Ce n’est pas la première fois qu’elle résilie, un service, un abonnement, quelque chose dont elle ne veut plus. Dont elle n’a peut-être jamais voulu.  Pas toujours facile de résilier, elle a cherché. D’abord les petites lignes des conditions d’utilisation, et puis sur le moteur de recherche : « comment résilier… ». Il ne suffit pas de cliquer, ce serait trop simple.
Il faut souvent en passer par la lettre recommandée avec accusé de réception, sinon les prélèvements continuent. 
En cherchant donc, elle est tombée sur un site qui lui trouve l’adresse, propose un modèle de lettre, et s’occupe de l’envoi. Plus qu’à payer en ligne l’affranchissement du recommandé. 
Elle va le résilier tout de suite le mini contrat free, avant d’oublier. 

Elle est pressée de classer au plus vite cette année, de couper le lien.
Elle le savait bien que c’était provisoire, ce numéro, qu’elle était provisoire, cette année, comme une parenthèse dont elle doit sortir très vite,  reprendre sa vie d’avant…
D’avant que ne débarque dans sa vie solitaire un ouragan de 16 ans, la géante Mamoune.

 

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un an plus tôt. 

 

 

Les vacances d’été approchent. 
Comme chaque matin, Michèle est sortie. Quelques courses à la supérette, le pain, quelques fruits, et puis, si le temps s’y prête, si aucune douleur ne l’ankylose, elle pousse un peu plus loin, franchit les rails du tram, et un pas entraînant l’autre, trace une grande boucle qui peut aller jusqu’au bord du fleuve. 
Elle a du temps maintenant, elle aime ces errances, d’ailleurs le médecin lui a bien recommandé de bouger, le plus possible. Mais aujourd’hui, non, elle n’ira pas bien loin. 

Tiens, le téléphone. 
D’habitude elle laisse passer. Son portable est au fond du sac,  le temps de le sortir, la sonnerie est finie.  
D’habitude on laisse un message, elle rappelle si c’est important, si elle reconnaît l’expéditeur, elle rappelle plus tard, à moins qu’il ne s’agisse d’un de ces appels intempestifs qui pourrissent sa tranquillité. 
Mais cette fois ça insiste, un appel, puis deux, trois, quelle urgence ?
Qui s’obstine à gâcher sa promenade ?
Michèle s’arrête, extirpe fébrilement le portable du fond du cabas.

 Un appel WhatsApp. La sonnerie se prolonge, l’appel vient de loin, le réseau est capricieux. Il faut répondre. 
Elle l’aurait deviné. Le nom sur l’écran, une nouvelle photo, sur fond de plage : Mina bien sûr, la fille prodigue, qui appelle du bout du monde. 
D’habitude elle appelle plutôt le soir, souvent tard à cause du décalage horaire. D’ailleurs ça l’agace, Michèle, ces bavardages nocturnes qui s’éternisent. Elle n’a plus sommeil, elle va passer la nuit à repasser en boucle les soucis qu’on lui a confiés. Sinon, à quoi sert une mère ? Elle a pourtant fini par poser des limites à ces appels nocturnes. 
Mais maintenant il est 11h du matin, elle est sortie et voudrait bien continuer tranquille sa promenade. Quel problème cette fois ? 

Des grésillements, la rue est bruyante, le son est lointain, elle doit faire répéter.
  « Comment ça va ? Désolée je n’ai pas pu appeler ces derniers temps. Beaucoup de travail en cette fin d’année. Et puis je t’avais dit, on déménage. Tu imagines le chantier. Et toute une semaine sans connexion, ça marche mal, c’est mieux la nuit mais je veux pas te déranger, je sais que tu as le sommeil fragile. Oui tu as raison, fais attention à toi. C’est important de bien dormir. Ça va mieux maintenant, tes insomnies ?. Tu es trop anxieuse, il faut être zen. Tu continues le yoga ? Remarque je te comprends, je suis un peu comme toi avec l’âge, je dors mal, des soucis. J’ai été débordée ces derniers temps. Je suis fatiguée, j’ai mal au dos. Les filles sont pénibles, c’est la fin de l’année, elles sentent les vacances. 
- Oui, là je suis dehors, je suis fatiguée et un peu pressée, qu’est-ce qui se passe ?  on se rappelle plus tard s’il n’y a rien d’urgent.
Embarrassée. « C’est-à-dire, j’ai un petit souci ».
Quoi encore ?
  « c’est Mamoune, il y a un petit problème avec sa scolarité…. » . 

Fille de sa mère !  Et les « petits problèmes » que j’ai eus avec sa scolarité à elle, au même âge, se dit Michelle.
« Non, t’inquiète pas, elle passe en première, mais elle a eu des problèmes de comportement, j’ai été convoquée. Et elle a choisi une filière qui l’oblige à changer d’établissement. Dans l’autre lycée ils ne sont pas sûrs d’avoir de la place. Je m’y suis prise un peu tard,  j’attendais les résultats du 3ème trimestre . Et puis ma fin d’année était chargée, tu sais qu’on a déménagé, j’ai eu des problèmes de connexion. » 
Bref elle est coincée, à l’étranger. Mais quelle idée d’aller  vivre sous les tropiques quatre ans plus tôt, des rêves plein la tête ? Évidemment ça ne se passe jamais comme prévu.
Abrégeons.
« Réfléchis bien, je ne veux rien t’ imposer, j’ai même hésité à t’en parler ».
Et Michèle, sur le bord du trottoir, se voit proposer la garde de sa petite fille de 16 ans pour la durée de l’année scolaire. C’est important une année scolaire et ce n’est pas rien la responsabilité d’une fille de 16 ans.
 « En même temps elle pourra t’aider, tu seras moins seule…mais réfléchis bien. Je sais elle n’est pas toujours facile, elle est très désordonnée, pour l’école il faut surveiller, mais elle promet qu’elle fera de son mieux ».
 A-t-elle le choix Michèle ? Elle dit qu’elle va y réfléchir…et va la sortir du pétrin une fois de plus. 
Décidément, cette fille a l’art de se mettre dans des situations impossibles. A 45 ans comme à 18, arrive toujours le moment « maman au secours ». 
A chaque coup de téléphone Michèle se demande « quel problème cette fois ? ». 
Cette fois c’est urgent, des démarches à prévoir, un voyage à organiser, par chance le passeport vient juste d’être refait. 
Bien sûr elle n’est pas obligée Michèle.  Que de soucis en perspective. Et sa santé …mais comment refuser son statut de mère providentielle.

*

 

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L’accueil.

 

 

À quelle heure l’arrivée du vol ? qui va la prendre à l’aéroport ?
Enfin, de coup de téléphone en coup de téléphone, l’événement prend forme. 

Est-ce vraiment la petite fille espiègle qu’elle a quittée 3 ans plus tôt,  cette géante à qui elle ouvre la porte ce 15 août à midi ? Et qui meurt de faim dès les embrassades terminées. 
Michèle s’agite, sera-t-elle à la hauteur de l’année qui s’annonce ?
Il va falloir s’y habituer et la voir envahir l’espace et dévorer le temps.

Tiens pour commencer, Michèle a  déniché ce téléphone mis au rebut quelques mois plus tôt. Elle y a pensé tout de suite la grand-mère à cette communication incessante de la génération connectée. Elle a tout prévu, acheté la carte SIM avec mini forfait 2h, la voilà parée, sécurisée, joignable à tout moment, sans excuse.

Bien sûr, avec ses enfants elle s’en est passée. Elle s’était habituée à ne pas tout savoir, aux retards, à l’inquiétude des retours tardifs, trop tardifs…
 La nuit où elle ne dormait pas, la mère, parce que la fille n’était pas rentrée, avait dépassé l’heure, et le père attendait aussi, terrible dans sa fureur…
Et quand la fille a disparu une semaine après des éclats de voix un peu plus forts que d’habitude…

La fille, la petite fille, les générations font la culbute. 
Trente ans plus tôt. Quelque chose s’est passé, la fille est partie. Juste un appel, au moment où elle est sûre que la mère serait seule : « je suis en sécurité, je ne rentre pas pour le moment ». 
Avec la mère elle savait que ça s’arrangerait toujours, elle le lui a dit longtemps après lors d’un de ces longs moments de complicité dont elles avaient le secret. Avec le père c’était moins sûr, comment rentrer à la maison après ces escapades ? 
Les coups de téléphone…elle les a attendus la mère 30 ans plus tôt quand la fille est partie. « Cette vie n’est pas pour moi ». Cette vie comme tout le monde à passer des examens au rabais pour des études sans intérêt parce qu’il avait toujours fallu la rattraper de justesse, supplier, faire appel, qu’elle s’était retrouvée en secrétariat, « tu me vois secrétaire ?» Non bien sûr la mère ne la voit pas du tout secrétaire, il lui faut du flamboyant, de l’exceptionnel, du spectacle, de la danse, du théâtre, d’ailleurs pourquoi ne lui a-t-on pas trouvé une section théâtre demande -t-elle vindicative des années après avoir claqué la porte, bien sûr la mère une fois de plus avait tout fait de travers. 
Donc on part, on n’en peut plus de cette école nulle de cette famille où « personne ne me comprend ». Et la mère qui n’en peut plus « eh bien pars trouve du travail vis ta vie », la mère en colère n’en peut plus de cette fille malgré tout ce temps qu’elle a pris à l’écouter, à la tirer d’affaire. Partie ! Après tout la mère aussi est partie ou en a rêvé , elle se souvient des hippies partant pour Katmandou.

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30 ans plus tôt.

 

 

La fille est partie, sans laisser d’adresse. La mère, suspendue à l’appel improbable, la voit, sa fille , dans chaque ado entr’aperçue, même coiffure, même jean, même dégaine, mais non c’est un mirage elle le sait bien. Et puis cet appel furtif un jour où la fille sait que le père n’est pas là, « ne t’inquiète pas je vais bien, non je ne veux pas rentrer ».
 Finalement elle a trouvé, la mère, où elle se cachait, a insisté et la fille est rentrée. Elles ont pleuré toutes les deux, mais le père aussi est rentré « demande pardon ne nous fais plus jamais ça » et la fille n’allait pas tarder à refaire ça. 
Sérieusement cette fois, elle attend sa majorité, « je pars, je n’en veux pas de cette vie, ce bac au rabais, cette médiocrité, je pars vivre autrement  » et la mère épuisée de tant de repêchages : « eh bien pars. Je te souhaite bien du bonheur quand tu auras des enfants ». 
Elle l’a laissée partir, que faire d’autre ? et l’a même accompagnée au car international, avec 3 sous en poche  gagnés en ramassant des fruits. La mère en cachette a rajouté quelques billets, mais elle se débrouillera dans cette capitale étrangère dont elle ne s’est même pas donné la peine d’étudier sérieusement la langue en classe. Le père aussi a accompagné la fille et ensemble, pour une fois : « tu reviens quand tu veux, la porte reste ouverte ». Le saut dans l’inconnu. Elle vient d’avoir 18 ans. Et pour quelques temps plus de guerre dans la famille, une carte postale de loin en loin, la mère est fière finalement de cette fille si déterminée, il n’empêche : « qu’est-ce que j’ai raté pour qu’on en vienne là ».

Le téléphone ? Réservé aux urgences. «  Je viens pour Noël », et elle ira, la mère, attendre au bus international une voyageuse inédite. Le jean troué est remplacé par une ample jupe multicolore, le chignon tiré a fait place à une touffe de dreadlocks vaguement retenus par le bonnet vert jaune rouge de la tribu rasta. Un ample châle remplace le blouson serré, emblème des années lycées. Et bientôt, après la joie partagée de ces étonnantes retrouvailles, des heures à broder sur sa nouvelle vie  enfin trouvée, hors des sentiers battus. Finie l’adolescente capricieuse, elle a trouvé sa voie, dit-elle. D’ailleurs elle va repartir, plus loin, sous les tropiques. Avec l’homme de sa vie, saltimbanque sans attache, dont elle dira bientôt « il m’a tout appris ». Et la mère encaisse, comprend ce qu’il y a à comprendre !  Et l’aide même à repartir, si tel est son bonheur. 
 veut la croire heureuse cette fille qui, au moins, sait ce qu’elle veut, contrairement à cette jeunesse paresseuse et indécise qu’elle croise dans les salles de classe bondées où elle enseigne.

« Pourquoi vous ne m’avez pas empêchée ? », mais ça, c’est bien plus tard, quand les nuages des déceptions viendront ternir sa belle assurance. « J’ai pleuré loin de vous, du mal que je t’ai fait ma petite maman, du mal que je me suis fait en quittant tout sur un coup de tête ». Et la mère, trente ans plus tard, se demande encore ce qu’elle aurait pu faire d’autre.

Pourtant dès cette année là la jeunesse la quitte, la mère. La cinquantaine approche, le tournant est entamé. Sa vie va rétrécir pendant que les oiseaux prennent le large.
Cette année là les jambes commencent à lui manquer, comme pour lui interdire, à elle, de recommencer quelque chose. Comme, trente ans plus tôt, quand elle aussi laissait sa mère dans l’inquiétude…et pleurait elle aussi sa mère restée au pays à attendre ses retours…

Lointaine jeunesse, n’y pensons plus, la cinquantaine approche. La fille est partie, les garçons sont encore là, pour combien de temps ? et Michèle se dit que c’est bien comme ça.  La roue tourne. 

 

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 La roue tourne 

 


si vite qu’un beau soir, coup de téléphone de là-bas où la fille commence sa nouvelle vie. « Maman ? Tu vas bien ? J’ai une nouvelle…oui, une bonne nouvelle…tu vas être grand-mère…Allô ? …ça ne te fait pas plaisir ? »
Eh non elle ne saute pas de joie la grand-mère. 

A peine 19 ans…partie pour vivre sa vie …sa liberté, l’insouciance, la bohème, et déjà piégée, toute contente semble-t-il de ce rôle de mère. Plus jamais on ne la traitera en petite fille, elle devient l’égale de la mère. Mais  la mère s’affole, déjà ! «  reviens vite ». Il faut faire les examens, la mère accompagne la mère -enfant qui ignore tout du protocole. 
Contente, la mère, qu’on ait encore besoin d’elle. Elle se voit presque 20 ans plus tôt, quand elle consultait, et s’inquiétait, de cette nouvelle naissance, si proche de la première, trop proche, naissance magnifique de cette fille déjà bientôt mère. Vertige !
Mais que tout soit pour le mieux ! le futur père se présente, c’est un artiste, musicien barbu et chevelu à souhait, Michelle veut bien, mais de quoi vont-ils vivre ? 
Et sa passion pour la danse à la fille ? 
Pour le moment elle va être mère à plein temps, c’est sa nouvelle passion, mais pas ici, ce serait trop bête, trop banal, non, ils partiront dans leur île, leur petit paradis des Caraïbes. Ce sera un enfant de là-bas, du bout du monde, de nulle part, et la mère encore l’accompagne, la fille , à l’aéroport cette fois. 
C’est seulement au retour qu’elle éclate en sanglots. Oui, sérieusement, les jambes commencent à lui manquer.

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Tant d’années après

 

 qu’elle ne compte plus, c’est une autre ado qui s’invite dans sa vie. La grande Mamoune a l’âge, à peu près, des fugues de sa mère. Comme pour renouer le fil rompu par sa mère. Comme pour s’inscrire dans le creux laissé par le départ d’une autre, trente ans plus tôt. Comme un défi pour elle, Michelle. « Je ne sais plus qu’en faire » dit sa mère. L’adolescente rebelle a remplacé la petite fille souriante et espiègle. Tiens, Michelle connaît la chanson !
Et si elle réussissait, cette fois, comme une seconde chance, oui, il lui prend envie de recommencer. De réussir ce qu’elle a manqué 30 ans plus tôt. Mais en a-t-elle la force ? Et qui est-ce, d’abord, cette géante qu’elle reconnaît à peine, qu’elle a quittée petite fille, qui a grandi loin d’elle dans ce pays que sa mère a choisi, le pays du père, depuis 4 ans.

C’est vrai elle est fatiguée. Que lui réserve sa santé ? 
Pourtant Michelle a dit oui, a-t-elle le choix ?
 Oui elle va essayer. La grand-mère fatiguée retrouve les pas de la mère, oui elle va l’adopter, juste pour une petite année, pourvu que Dieu lui prête vie et santé. 
La responsabilité lui est officiellement déléguée par voie de justice, elle est mère pour un an, de substitution, et va tant bien que mal se glisser dans le rôle.
*

 

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Le téléphone. 

 

 

Pour commencer  Michelle offre le téléphone. Comme un cordon ombilical de la petite fille à la grand-mère. « Tu pourras me prévenir, en cas d’imprévu, de retard ». Je pourrai te joindre au moins par message…te rappeler à l’ordre si tu prends tes aises avec les horaires…te suivre à défaut de t’ accompagner…calmer mon inquiétude…savoir que tout se passe bien après un rendez-vous médical, une démarche administrative ou une sortie entre copines…si le portable avait existé quand ta mère avait ton âge…
En attendant mieux, Michelle remet à zéro un ancien portable  qu’elle a gardé, « ça peut toujours servir », l’équipe d’une SIM à 2 euros, 2 heures de communications mensuelles sont largement suffisantes sans compter les sms illimités. Elle est contente Michelle, ce premier problème est réglé avec diligence. 
Peut-être trop vite ? 
 La classe n’a pas commencé, les démarches administratives sont à peine entreprises, aucun rendez-vous n’a encore été pris, Mamoune n’a pas encore mis un pied dehors. A peine installée, les vêtements rangés à la hâte,  déjà le petit accessoire se greffe dans sa main droite, écouteurs branchés dans les oreilles. Le nouveau téléphone s’installe dans sa vie.
Et ce n’est pas pour communiquer avec sa grand-mère, ou si peu. 


« Je t’appelle à la sortie des cours, on se retrouve pour les courses ». Michelle attend un peu,   16h30, elle sort de chez elle, manque l’appel de 16h35. Elle se pose près du City, vérifie, rappelle, rappel de l’autre côté, « où es-tu ? » Et au milieu d’un brouhaha inaudible, « je suis là, j’ai couru ». Les joies de la communication directe…pense Michelle à deux doigts de rebrousser chemin. Ou encore ce sms urgent pour annuler un rendez-vous « mon téléphone était au fond du sac, je ne l’ai pas rallumé en sortant de cours ». Un autre sms jamais reçu, dans un sens, ou dans l’autre, attente, inquiétude, suspicion. 
Un soir, il commence à se faire tard, Michelle s’inquiète, « où en es-tu ? ».
Pas de réponse, Michelle se raisonne, se calme, juste un moment, mais l’imagination s’affole. Mamoune n’a pas précisé son heure de retour quand elle est partie pour ces heures de baby-sitting. Michelle n’a ni nom ni adresse où la chercher, tout peut se passer, c’est peut être un piège, pourquoi l’avoir laissée se rendre à ce rendez-vous ?
 Elle refait le n°, tombe sur le répondeur, «  rappelle -moi, à quelle heure rentres-tu ? » . Enfin un rappel, « ne t’inquiète pas on va me ramener, ils viennent juste de rentrer, ils étaient à un mariage, ont un peu tardé, mais on me ramène ne t’inquiète pas », et puis toujours rien. Michelle gâche sa soirée à ne pouvoir penser à rien d’autre,  rappelle, la même réponse, « t’inquiète on me ramène », il n’empêche…. 
Enfin la clef dans la serrure. Tout s’est bien passé, elles en rient de cette panique de Michelle. 
Satané téléphone même pas capable de la tranquilliser…

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Comment faisait -on avant ?

 

Du temps où les séparations avaient un sens. 
Elle se revoit dans le grand dortoir, sa première semaine de pension. La famille n’est qu’à 10km, pour elle c’est le bout du monde. A qui raconter ses journées, ses réussites et ses chagrins ? Ni consolation, ni encouragement à espérer, elle est là abandonnée. « Ils» ne savent rien de sa vie qui peu à peu se détache de la leur. Une lettre hebdomadaire et les retours en fin de semaine n’empêchent pas cette distance qui s’installe entre celle qui est partie et ceux qui restent. C’est d’abord du chagrin, qui se transforme peu à peu en liberté. Elle leur échappe, de plus en plus à mesure que l’éloignement augmente, que les retours s’espacent. Elle s’étonne maintenant du détachement avec lequel ses parents, pourtant bienveillants, accueillaient ses réussites scolaires. Les mondes étaient séparés. 
« Pas de nouvelles bonnes nouvelles ». Dans son enfance le téléphone était réservé à l’urgence. Le téléphone appelait l’action. Avec le téléphone on « faisait venir le docteur » pour les naissances ou les accidents. On annonçait les naissances et les décès, on mettait en branle les festivités ou l’organisation des funérailles. Le premier qui recevait l’information la faisait circuler, et ainsi de proche en proche. Le télégramme porté en urgence suppléait aux faiblesses du réseau téléphonique réservé à l’époque à quelques privilégiés. Les plus chanceux habitaient près du bureau de poste qui faisait aussi cabine téléphonique. 
Michelle garde les réflexes du téléphone rare. Du téléphone évènement. Du téléphone urgence. Elle hésite à appeler sans bonne raison.  

 


Elle se souvient… Dans son village, sa grand-mère postière tient la cabine téléphonique. Des fiches enfoncées sur un tableau, la grand-mère en déplace une, ou deux, tourne une manivelle, décroche un combiné, demande au central du canton le n° du docteur, attend…La terne grand-mère devient magicienne des ondes, fée de la technique qui détient ce pouvoir de raccrocher son visiteur au monde. 
Mais peu à peu son monopole disparaît, un, puis deux, trois téléphones viennent lui faire concurrence.  Un petit entrepreneur, un négociant en noix se passent bientôt de ses services et ne rechignent pas à faire profiter leurs voisins de ce privilège, de la même façon que les rares propriétaires de voitures particulière ou des premiers téléviseurs. Leur prestige en est accru d’autant !
Elle en fait des récits pour les plus jeunes, accrochés à leurs clics et à leurs écouteurs.

L’histoire du téléphone. Au musée elle fait découvrir à ses petits enfants les lourds appareils qu’elle a connus petite fille. Leur raconte les cabines téléphoniques au sous-sol des bistrots parisiens retrouvés avec nostalgie dans les films « nouvelle vague », les cabines téléphoniques publiques où  se jouent au cinéma des suspenses insoutenables.  L’usage du téléphone sert d’ailleurs à dater un film plus sûrement encore que la mode vestimentaire. 
Elle ne se lasse pas de raconter aux petits enfants le premier téléphone installé au domicile, propriété des PTT, le temps qu’il a fallu attendre, le coût du téléphone aussi, les factures à surveiller. Et puis, miracle, l’éphémère Minitel, déjà détrôné par internet.
Et son premier portable, utile pensait-elle en cas d’urgence, en déplacement, à condition de trouver un réseau.

 

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Tout est allé tellement vite….

 

Elle même s’est habituée. 


Mais toujours sursaute à la sonnerie. 
Craint de ne pas décrocher à temps. 
Redoute les appels intempestifs qui ne manquent pas de polluer son repos ou ses sorties, et apprend à s’en prémunir, à les ignorer, mais ne risque-t-elle pas alors de manquer quelque chose ? 
S’étonne, ou s’irrite, ou s’amuse, selon  son humeur, de Monsieur incapable de choisir entre deux marques de pâtes au supermarché sans en référer à madame ; de cette cycliste, croisée par hasard, qui donne à distance ses consignes aux enfants restés à la maison ; de ces soliloques de passants pressés, sourds et aveugles à tout ce qu’ils rencontrent…

Elle s’étonne, s’amuse, s’agace, puis s’habitue aux réunions de famille  entrecoupées de sonneries et de signaux sonores . Tous sont là certes, des enfants et petits enfants, mais tous sont en même temps ailleurs. La petite fille avec la copine partie en vacances à l’autre bout du monde, le fils avec le collègue de travail ou de loisir qu’il ne doit pas manquer de rappeler. Comme si chacun s’amenait avec sa vie extérieure, à laquelle elle n’a pas accès, Michelle, mais qu’elle doit pourtant subir. 
Elle craint pour elle-même l’intrusion, bloque les numéros importuns depuis qu’elle a découvert cette fonction. Protège un sommeil fragile par une interruption programmée, « ne pas déranger » aux heures de sieste. 
Michelle garde une crainte sacrée de cet appareil et repousse de jour en jour les appels incontournables. Ce rendez-vous je le prendrai demain…cette réclamation est-elle vraiment nécessaire ? Comme si son appel devait changer le cours du monde. Elle va déranger, ce n’est sûrement pas le bon moment . Elle craint d’être rabrouée, de mal se faire comprendre, d’être exposée, de bafouiller, dans un effort désespéré pour imaginer l’être humain à l’autre bout qu’elle ne reconnaît pas, que peut-être elle lasse ou exaspère…qui peut-être vaque à ses occupations habituelles. Comment être sûre du degré d’attention qu’on lui porte ? Elle préfère souvent le message écrit.

Elle est restée d’une autre époque et pourtant bon gré mal gré compose avec celle-ci. 
Et se souvient encore. 
 

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30 ans plus tôt. 

 

 

La fille du bout du monde n’appelle pas beaucoup. C’est difficile à l’époque, les appels sont rares, et précieux. 


La mère s’est habituée au silence. 
Pourtant, sans même se l’avouer, elle attend. Elle va être grand-mère, la date approche. La nouvelle ne l’a pas fait bondir de joie, quand elle y repense, puis elle s’y est faite. Mais tout va se passer si loin d’elle, la date approche, elle attend maintenant, ne sait rien, n’en dort pas. La présence d’une mère rassure à ces moments, et sa fille encore enfant, non, ne veut rien faire comme tout le monde. Elle a choisi d’être, au moment d’être mère à son tour, le plus loin possible de sa mère. Michelle n’a qu’à attendre, on n’a pas besoin d’elle.Mina l’avait prévenue, pas question qu’on lui dise comment faire, elle avait ses idées bien arrêtées. 


Enfin, mi-décembre, espéré autant que redouté, l’appel du bout du monde. Grésillements, il faut faire répéter : « un garçon, il va bien, tout s’est bien passé », elle annonce le prénom et promet une photo, plus tard, par la poste…et puis c’est presque tout, la communication est mauvaise et l’appel coûteux . 
Quelques photos mettent du temps à arriver. Michelle ne sait rien de plus de son nouveau statut de grand-mère. Se borne à imaginer que tout se passe bien, envoie un cadeau, s’offre un bouquet d’ anémones pour sa première fête des grands-mères. L’enfant a 6 mois quand Mina le lui présente, son petit oiseau des îles, et d’installations provisoires en nouveaux départs, cette fille a la bougeotte, toujours en équilibre instable, Michelle s’attache et se détache toujours prête à aider, garder, nourrir, habiller et les voir repartir. 


Jusqu’à cet appel déchirant, de l’autre bout des mers.
L’été d’avant elle est allée le voir sur son île ce merveilleux petit bonhomme à l’accent roulant du soleil de là-bas, elle est allée le voir au-delà des mers, y a vu la drôle de vie de saltimbanques qu’ils mènent là-bas, s’inquiète un peu, veut faire confiance.
Mais un jour de décembre, ce cri déchirant, Michelle et son mari s’arrachent le combiné, il est malade, très malade, j’appelle de l’hôpital….Il a juste 4ans.
Le téléphone n’a plus le même ton…Accroche-toi là bas si loin, reviens dès que possible, reviens…
 

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