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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

Publié le par danne
Publié dans : #Promenades

 

Les vieilles filles

 

 

Les policiers, dit-on, vont toujours par deux, le gentil et le méchant. 
Les vieilles filles, c’est pareil.
 2 maisons accolées sur la place du village. 2 portes semblables, qui donnent sur le même bout de trottoir. Chacune derrière son rideau.
De loin on croirait 2 sœurs jumelles, postées là, au cœur du village, en vigies intemporelles.
Les vieilles filles.
Quel âge peuvent-elles avoir ? Des vieilles en tous cas, plus de 60 ans, vêtues de l’uniforme de leur âge, comme ma grand-mère maternelle…Petit chapeau rond perché sur l’éternel chignon gris ; vêtements noirs, longs, amples, indéfinissables sur des corps informes. 
La vieille fille, c’est celle qui a coiffé le bonnet des catherinettes. Qui, à 25 ans, n’est toujours pas mariée, ou au moins fiancée. On lui laisse une petite chance, mais, à 40 ans, plus d’espoir. Elle est plainte, ou moquée, selon le cas. Trop laide, trop mauvais caractère. Ou sacrifiée pour s’occuper de vieux parents, ou de jeunes frères et sœurs. Ou peut-être un secret chagrin d’amour ? Parfois la famille arrange un mariage tardif, avec un vieux garçon, ou un veuf. 
On ne l’appelle pas vieille fille si elle porte une vocation supérieure. Les religieuses sont mariées à Jésus. Les institutrices de l’enseignement privé doivent être célibataires. Ma mère a dû quitter son métier d’enseignante pour se marier, déjà catherinette. Beaucoup d’institutrices publiques sont aussi célibataires. Les hommes ont-ils peur des femmes trop instruites ? De même, à l’écart du village Mademoiselle Lucie, la couturière, compense son célibat par sa distinction et le prestige de son métier. Et cette odeur de neuf et de propre qui monte de son atelier. 
Mais revenons à nos deux commères, bien en place au cœur du village.
A première vue, elles font la paire. Mais de plus près ?


La « méchante », c’est la Philomène. « Mauvaise », comme un fruit pourri, de l’aveu même des plus charitables paroissiens. Je n’ai pas le souvenir d’un sourire sur son visage. Ratatinée comme un vieux coing fripé. Sans mari ni enfant elle a de la famille dans la commune, mais vit seule. Aucune fonction officielle. Mais, grenouille de bénitier assidue, elle est bien certainement la première agence de renseignements de la commune. Elle lance les rumeurs, chacun redoute sa curiosité. De chez elle, derrière son rideau, elle guette de quoi nourrir son fiel. Le bonheur des autres lui est particulièrement insupportable. Un mariage gâché par la pluie ? « Ils en verront bien d’autres ! ». Peut-être un malheur derrière la méchanceté, me souffle-t-on. Elle était jeune en 1914. Beaucoup de jeunes femmes, de jeunes filles, se sont retrouvées seules…mais nous préférons la savoir méchante que malheureuse.


Mademoiselle Maria, c’est tout le contraire. Silhouette enrobée, sourire inusable entre de bonnes joues rebondies comme des pommes un peu fripées. Elle n’est pas originaire du coin, mais y a une fonction, elle. C’est la bonne du curé. 
Et c’est bien un vieux couple que l’on a l’impression de fréquenter dans les années 50. Mais pas d’équivoque, le curé et sa bonne sont voués au célibat. Par sécurité la bonne du curé doit avoir atteint l’âge canonique de 40 ans quand elle prend ses fonctions. Mademoiselle Maria est là depuis longtemps, le vieux curé Tournier depuis une éternité.
Je n’ai aucune idée des fonctions ménagères de mademoiselle Maria. Probablement bonne cuisinière, le vieux curé est très gourmand. Il aime aussi se faire inviter chez les meilleurs de ses paroissiens, il a ses tables.
Mais sa bonne ne se limite pas à l’intendance. Elle est aussi son assistante fidèle, son relais auprès de la population, surtout les enfants, surtout les filles. Moins sévère que Monsieur le curé, elle catéchise les petits à grand renfort d’histoires édifiantes et d’images pieuses. Est-ce elle qui nous a appris le charmant cantique : « le petit Jésus s’en va-t-à l’école / en portant sa croix dessus son épaule », c’est possible, je n’en suis pas très sûre. Ayant su lire de bonne heure, je l’ai peu fréquentée comme catéchiste. Comme à l’école j’ai pris un an d’avance et vite rejoint le cours supérieur, celui du curé où tout s’apprend par cœur. Pourtant je n’ai pas oublié la seule fois où elle me punit. Je n’aime pas être punie, surtout par elle que je croyais gentille !


Gentille de recevoir à son patronage, le dimanche après vêpres, les filles de tous âges. Peut-être avec des bonbons, ou des gâteaux. Rien d’obligatoire mais un lieu accueillant, où elle affine notre éducation en nous mettant en garde contre la tentation, contre le mal, contre le diable. De grands livres d’images illustrent les délices du paradis et les vertus des saintes du calendrier. Celles qui ont préféré la mort au péché, qui ont été jetées aux lions…Et les flammes de l’enfer où plongent d’horribles diables à cornes et pieds fourchus. Mes enfants, vous grandissez, attention au péché. Il est partout. « Une jeune fille partie au bal danse avec un beau jeune homme. Elle danse, danse, et tout d’un coup, à la place du jeune homme, le diable ! » Méfiez-vous, la danse, le bal, c’est péché. Je n’ai pas encore l’âge d’aller au bal que déjà s’inscrit en moi le dégoût de la danse.
Intraitable sur la question de la pudeur. « C’est pas joli de faire voir sa viande ». Horreur ! de jeunes cyclistes en shorts se sont arrêtés pour une pause à la fontaine de l’église, juste devant chez elle. Mais elle ne lésine pas sur les encouragements, « c’est bien ça », devant les comportements vertueux.
Mademoiselle Maria a aussi ses idées sur la géopolitique. Au tout début de la conquête spatiale, elle nous somme de choisir les américains contre le spoutnik soviétique : ces gens ne croient pas en Dieu ! Sur son livre d’images les chrétiens sont massacrés par de fourbes Chinois, si différents des gentils petits africains de nos missions. J’entends parler du « rideau de fer », mais peine à imaginer un rideau aussi grand, derrière lequel nos frères chrétiens sont persécutés. 
Au patronage nous voilà armées pour nos vies de femmes et de citoyennes. 
On regrette parfois le vide idéologique de la jeunesse actuelle. Pas de vide pour nous ! Par la séduction, par la menace, par la surveillance des « big sisters » du village, nous voilà bien encadrés. Avec, bientôt, une furieuse envie d’aller respirer plus loin !

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