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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

Publié le par danne
Publié dans : #Promenades

périmètre  

 

Un médecin consciencieux lui a demandé de chronométrer ses trajets. « Où en est votre périmètre de marche ? »
Ce n’est pas son médecin habituel mais elle a avec lui ses habitudes. Elle le revoit chaque année depuis plus de 10 ans, lors de sa cure thermale. A chaque année, son dada. L’année dernière il avait suggéré un régime sans gluten pour pallier une perte de poids.   Mais du poids, elle risquait d’en perdre davantage en se privant de gluten et elle renonça assez vite à cette nouvelle contrainte.
Cette année, c’est donc le périmètre de marche. La même question a été posée à sa sœur qui le consultait juste après.  Ce médecin consciencieux, tout fier de sa dernière trouvaille, lui a suggéré, ainsi qu’à tous les demi-éclopés passés entre ses mains cette saison, je présume, d’évaluer leur progression ? leur régression ? « Vous allez tous les jours chercher votre pain. Combien de temps pour aller ? pour revenir ? avec ou sans pause en cours de route ? ». Et le temps passé à déambuler dans la supérette qui lui tenait lieu de boulangerie, fallait-il le compter ? Comme un malade fait sa courbe de température, elle devrait chaque jour tracer la courbe de périmètre, la courbe du boulanger comme étalon de ses progrès et de ses reculs. 

La question, qu’on lui pose souvent, la laisse toujours aussi perplexe. Si elle apprend à la contourner, elle s’attache honnêtement à mieux cerner ses limites, depuis qu’une sournoise déficience neuromusculaire l’oblige à demander de l’aide. Comment évaluer au plus juste ses droits et ses besoins ? des chiffres et des mesures pour éviter les abus. Les petits progrès engrangés grâce à ses efforts ne la priveront-ils pas des avantages d’une carte d’invalidité ou d’accompagnement dans les transports et le quotidien ? Les cartes de priorité, de stationnement, supposent un périmètre réduit, tandis que le médecin, lui, l’incite à accroitre le même périmètre. Elle apprend à jongler entre ces deux injonctions.  Combien de km, ou de mètres ? en intérieur ou extérieur, terrain plat ou accidenté, avec ou sans canne, avec ou sans aide ? avec ou sans vent, pluie, neige ou canicule ? 
 Mesurer son périmètre lui dira si son univers est en expansion ou s’il rétrécit autour d’elle comme peau de chagrin. Pour en avoir le cœur net, elle doit évaluer la longueur du rayon parcouru pour atteindre sa limite. Car on ne lui demande pas le périmètre, à strictement parler, mais le rayon d’un cercle dont le périmètre est la limite.  C’est une affaire sérieuse. Sur les bancs de l’école, elle savait parfaitement mesurer les périmètres et les circonférences qui délimitaient les surfaces des cercles, carrés, losanges, comme autant de territoires à marquer et à défendre. Quelle est maintenant sa géométrie ? sa géographie ? 
 

*

 Dehors est dur, dehors est froid, dehors l’attendent les chutes et les bousculades, elle va être surprise par la nuit ou l’orage. Franchir le seuil est hasardeux. Tout prétexte est bon pour repousser l’arrachement. Hardiment elle se construit un projet dérisoire, la boite aux lettres, le local à poubelles…elle pousse la porte de l’immeuble, franchit les grilles de la résidence, et arme son courage jusqu’à la supérette. Le périmètre se dilate, un petit air de victoire et de liberté gonfle ses poumons. Le vent est moins fort que redouté, la pluie attendra, elle lâche le cocon et passe les frontières de sa bulle.
Depuis longtemps déjà elle trace ses périmètres.  Longueur du trajet, durée du trajet, elle sait depuis ses classes primaires que se joue là un quotient qu’on pourrait appeler la vitesse horaire. Le tout se mesure, et machinalement les circuits qu’elle construit dans son quartier, au gré de son humeur, de sa curiosité, se transforment en pistes athlétiques. Pas besoin de chronomètre, la montre tout terrain lui suffit à évaluer la durée du trajet, du circuit, de l’aventure. Elle peut se réjouir d’un quart d’heure ajouté et répondre dans la foulée à l’indiscret questionnement médical. Elle a pris l’habitude de repérer sur le plan la trace imaginaire de sa déambulation, les nouvelles victoires, l’anticipation des prochains défis. Pourtant ses réponses restent désespérément évasives. Il lui faut un compteur kilométrique.


 La voilà questionnant les sites internet, interrogeant son fils semi-marathonien, observant les coureurs musclés du parc où se déroulent ses promenades, pour découvrir l’existence d’un appareil appelé podomètre, peu onéreux, dont elle fait immédiatement l’emplette en ligne. Par magie, pensait-elle, l’appareil fixé à son bras renseignerait sur la distance parcourue. Las, l’appareil devait d’abord être programmé, ce qui exigeait qu’elle connût la longueur moyenne de son pas, et la perspective d’avoir à mesurer celui-ci au mètre de couturière sur le carrelage du salon la fit renoncer.

Privée de mesure elle se lança pourtant, dans son nouveau quartier, des défis comme autant d’Annapurna. Au Nord, Jean Macé, longtemps irréel, fut vaincu un joli matin de septembre. Par chance la géo localisation de son téléphone lui donnait la distance. En 1h, 2km, et après une pause émerveillée, autant pour le retour. À l’Ouest, la passerelle du Confluent avait supplanté ses premières ambitions. La victoire fut totale lors de la conquête de la boucle qui la ramenait par le Sud après le tour du parc de Gerland sillonné de sportifs de toutes conditions. L’Est fut conquis aussi à la faveur d’un rendez-vous médical hardiment assumé.  Au bout de 2 ans elle se trouve au centre d’un périmètre dont le rayon peut s’évaluer à 2 km. Elle a tracé un territoire, en a arpenté les trottoirs et franchi les carrefours d’un pas de plus en plus affirmé. Elle s’ingénie à en explorer toujours de nouveaux recoins. Marcher seule ne la rebute pas. Ses pensées lui tiennent compagnie. Parfois, marcher lui permet de surmonter ses hésitations en prenant enfin la décision qui s’impose. 

 

*

Elle aime depuis longtemps ces errances. Elle aime se construire des itinéraires à partir du foyer, qu’elle retrouve ensuite avec gratitude. Les déménagements l’ouvrent à autant de nouvelles aventures, la mesure du temps et des distances en prime, pour couronner l’effort fourni.
Mais l’enjeu sportif peut prendre le dessus. Quelques années plus tôt, habitant un lieu trop accidenté, elle a jeté son dévolu sur le stade municipal. Celui-ci est ceint d’une piste d’athlétisme elle-même entourée d’une promenade agrémentée de bancs et d’ombrages. Elle s’était mise à parcourir cette ellipse, dans un sens puis dans l’autre. Elle y allait souvent seule, mais, selon l’heure, y rencontrait des marcheurs pressés ou fatigués, et abondance d’enfants à trottinettes et tricycles, de mamans à poussettes et de ballons intempestifs. Elle s'était entraînée à affronter les coups de vent et quelques traîtresses racines et avait enfin trouvé le moyen de mesurer ses efforts. Le tour étant évalué de l’avis général à 500 mètres, le nombre de tours et le temps total la poussaient à une auto émulation tout à fait encourageante. Encouragée aussi à l’occasion par un sportif chevronné ou un habitué rencontré par hasard.


En fait de stade…un souvenir lui revient. Il y a bien longtemps. Le cours de « plein air », au collège, animé par l’implacable madame Chalancon. Au pas de gymnastique la joyeuse troupe est amenée au stade. 3 tours de terrain. Il en va de la santé de petites adolescentes trop sédentaires. Mais son défi à elle, à 14 ans, était d’inverser le record. Elle, et peut-être une ou deux autres, réalisaient deux tours pendant que les championnes s’affrontaient aux premières places des trois tours. À chacun ses challenges, elle se réjouissait surtout de l’impunité de sa petite fraude. Plutôt docile habituellement, cette transgression lui ouvrait des horizons. 
Les cours d’éducation physique lui étaient un supplice. Une séance d’assouplissement la paralysait une semaine. Elle hurlait de terreur sur les chemins verglacés de sa campagne natale où ses congénères organisaient de fabuleuses glissades. Les innocents jeux de poursuite des cours de récréation lui étaient une humiliation. Les marelles, balles, cordes à sauter étaient autant de pièges qu’elle compensait heureusement par ses victoires en orthographe. Courses de vitesse ou d’endurance, saut en hauteur ou en longueur, sport collectif ou performance individuelle, tout lui était hostile. Terrorisée sur les barres, qu’elles soient parallèles ou dissymétriques, elle l’était tout autant sur la poutre et le cheval d’arçon. La corde à grimper ? Échec au décollage. Ses exploits à vélo, en natation ou ski de fond furent aussi lamentables. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle apprécia, hors de tout esprit de compétition, de petites randonnées et des séances de gymnastique d’entretien et de yoga. 

 

                          *


 Beaucoup de temps est passé. Les urgences ont changé. À la suite d’une petite fracture, elle s’est imaginée grabataire au cours d’un séjour en gériatrie. L’effort physique, qu’elle évitait, lui est devenu vital. Elle a besoin maintenant d’espace à conserver. Rester debout est devenu son combat. Elle a écouté les conseils, s’est soumise aux rigueurs rééducatrices. En piscine, en salle, sur un tapis, elle s’attache à repousser le spectre de l’immobilité. Perchée sur un vélo d’appartement elle défie ses vertiges d’autrefois. Depuis l’accident il lui faut reconstruire son territoire dans le nouveau quartier où elle a dû s’installer. Y trouver ses marques pour y rester autonome. Repérer l’alimentation de proximité. La boîte à lettres la plus proche. Puis très vite contacter un nouveau médecin disposé à l’accepter en ces temps de pénurie. De proche en proche elle repère ainsi kinés, ophtalmo, labo, radiologue. A l’âge où on en en a le plus besoin, elle a dû se séparer des professionnels avec qui elle avait établi de douces complicités. Certes tout est désormais plus facile et plus proche, encore doit-elle apprivoiser ce nouvel espace. Elle le découvre, en même temps qu’elle se familiarise avec les visages de ses nouveaux voisins. Les périmètres qu’elle trace, mesure, explore, ne sont rien d’autre que son nouvel espace vital qui la détache, peu à peu, de celui où elle avait tissé ses liens les 15 années précédentes.
Pouvoir accéder à l’alimentation de base, aux soins courants, à la poste, la banque, le bureau de vote, la bibliothèque et le centre social, arpenter le marché quand le temps le permet, et se mêler dans ses déplacements aux passants anonymes lui procure un sentiment de liberté à la fois banal et précieux.


 On lui a suggéré des solutions pratiques pour prendre en charge le quotidien, des résidences confortablement nichées dans des parcs rassurants. 
Mais elle a besoin de grand large. Elle aime se sentir au carrefour de possibles toujours nouveaux, elle veut encore rêver autour d’elle l’espace qui lui est de moins en moins accessible. Elle vit ainsi par procuration les déambulations des passants qu’elle croise. Elle s’élance sur l’autoroute à quelques encablures. Les eaux du Confluent, qu’elle rejoint les jours de beau temps et de grand courage, la transportent jusqu’au grand large. Avec ses visiteurs d’un jour ou d’une nuit elle s’envole vers l’aéroport ou se glisse dans les TGV qu’ils empruntent. Sans avoir à en parcourir les inquiétants itinéraires, elle se crée ainsi d’infinis périmètres qui rejoignent ceux de sa mémoire. Ses départs, ses errances, les voyages qu’elle a faits. Et ceux qu’elle ne fera jamais.

 

 

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