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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

le crayon rouge

Publié le par danne
Publié dans : #Le crayon rouge
le crayon rouge 

 

Bonjour,

je vous présente mon nouveau blog. Quelques anecdotes, quelques réflexions, des souvenirs.

 

 

A ceux qui comme moi ont usé du crayon rouge,

A ceux qui, plus nombreux, l’ont subi,

 

je demande de m’envoyer, en commentaires, vos réflexions et vos petites histoires d’école

 

danne 

 

 

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Publié le par danne
Publié dans : #Le crayon rouge

Les stylos rouges


Après les « gilets jaunes », les stylos rouges ?

Les profs occuperont-ils, en guise de ronds-points, rectorats ou autres lieux académiques ?
Ils ne sont pas contents les profs. 

Aimeraient qu’on les respecte. Fait divers, une prof menacée par un élève armé d’un pistolet factice, la vidéo enflamme les réseaux sociaux. Certains vont travailler la peur au ventre. L’omerta pour sauver la face et la réputation de l’institution, « pas de vagues ».


Qu’on les respecte aussi en haut lieu, oui, qu’on les écoute, qu’on arrête de leur imposer des réformes auxquelles ils ne comprennent rien. 


Et puis aussi qu’on les paie un peu mieux, leurs collègues allemands gagnent deux fois plus.

Que les classes soient moins chargées...

« Jamais contents, toujours en grève, ou en vacances, ces privilégiés ! »


Pourtant le métier n’attire plus malgré les vacances, les concours peinent à faire le plein, on recrute à pôle emploi des précaires.

Leur étendard aux profs ? un stylo rouge.
Un stylo rouge dressé comme une arme qui tranche, qui biffe et qui note, qui décide de votre sort.

Et qui parfois se met en grève. Ou simplement menace, quand les examens approchent...

 

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Stylo rouge, crayon rouge...

 

Enfance. Un crayon de bois massif, de section hexagonale, ou octogonale, je ne sais plus.

Taillé des deux côtés avec application, au taille-crayon, ou au canif, mais toujours bien affûté pour une pointe fine, un trait précis, le flou rend fou.

Le flou exaspère la maîtresse, une paire de gifles est vite partie : mon crayon bleu est douteux pour colorier la mer autour des côtes de ma carte de France.

Le crayon de la maîtresse est toujours impeccable, les élèves font de leur mieux. 
D’un côté du crayon, une mine rouge, de l’autre une mine bleue, les couleurs de base de l’enfance. C’est le premier crayon de couleur, avant les boîtes de 6, puis de 12, pour colorier, illustrer, souligner, annoter.

Pour corriger, c’est le rouge. 
Sur le cahier du soir, écrit à la maison à l’encre bleue,  la maîtresse note dans la marge, à gauche de la page, en rouge. Avec le gros crayon de bois bien affûté, de sa belle écriture arrondie, elle distribue les Tb, b, ab, p, m, m. Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Médiocre, Mal.  Parfois, par miracle un Excellent. 
 Sur le cahier du jour, la plume sergent-major, trempée dans l’encre rouge remplace le gros crayon de bois. L’encrier rouge trône sur le bureau de l’institutrice, à côté du porte plume et du papier buvard.
 Sur le cahier du jour, et plus encore sur le cahier de composition, une note chiffrée confirme à l’encre rouge l’appréciation, selon un barème rigoureux. Pour la dictée parfaite : TB 10 0 fte. Tb aussi pour le 9, presque parfait, le 8 correspond à B, 7 et 6 se contenteront d’un AB, puis  nous plongeons dans le passable et le médiocre. 
Le rouge sert aussi à barrer une réponse fausse, souligner une faute, dont le nombre est soigneusement reporté dans la marge à la suite de l’appréciation.
Ainsi répond l’encre rouge à l’encre violette de nos travaux.


Crayon rouge encre rouge au bout de la plume sergent major et bientôt la révolution Bic ! 
Réservé à la maîtresse pour corriger, le premier crayon bille. Interdit pour nous les élèves, pour nos devoirs toujours à la plume trempée dans l’encrier de porcelaine, avec son lot de taches violettes sur la page, sur les doigts, sur les tabliers, l’apprentissage est à ce prix. Car aux premières maladresses succèderont bientôt les pleins et déliés, les majuscules calligraphiées que nous retrouvons avec bonheur sur d’antiques correspondances.


 La pointe bic ? trop facile. Plus d’efforts, la belle écriture se relâche.
Le premier stylo plume pour l’entrée en sixième, à remplir dans l’encrier qui parfois se renverse dans le cartable et dévaste livres et cahiers.

Crayon rouge encre rouge stylo rouge marge rouge.
Toujours le rouge juge, rectifie, le rouge corrige, le rouge félicite, le rouge encourage, le rouge condamne, le rouge désespère. 
Pire que le rouge, la page arrachée dans la rage. 


Trône la maîtresse, maîtresse du rouge et de nos destinées.

 

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On joue à la maîtresse ?

 

 

  Il faut bien que se passent les longs après midi de vacances. 


Jouer à la maîtresse !
Parce que c’est le métier qu’elles connaissent, avec celui de couturière ou de maman, pour les femmes. Ou alors bonne du curé, ou bonne sœur….
Chaque métier a son charme mais le prestige de l’institutrice est sans égal.  C’est elle qui sait, elle qui juge, elle qui classe. Elle qui de son crayon rouge vous envoie au sommet ou vous relègue dans les bas-fonds.  Elle qui, peut-être plus encore que Monsieur le curé, vous envoie au paradis ou en enfer.

Les deux sœurs jouent donc à la maîtresse. Leurs modestes poupées sont leurs premiers élèves, leurs premières victimes. Pour compléter les rangs,  elles ont vite fait d’aligner des listes de prénoms piochés au hasard des modes et de l’almanach des PTT.

La liste établie, chacune la sienne, il ne s’agit pas tant de faire la classe que de classer. Sur un bout de papier, un tableau de  10 cases, numérotées. A l’aveugle, les yeux fermés ou levés au ciel, elles pointent le crayon sur une des notes, qu’elles attribuent  à poupées et élèves fantômes , en toute impartialité, en suivant scrupuleusement l’ordre de la liste.

Une note dans chaque matière, pour chacune et chacun.

Puis, comme à l’école – la vraie – , pour chaque élève le total des notes qui, divisé par le nombre de matières, donne une moyenne précise et indiscutable. Le classement est alors un jeu d’enfant. 

 

 

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le zéro 

 

 

Avant d’être la maîtresse au crayon rouge il faut avoir été l’élève marqué au crayon rouge.
Et traverser brillamment épreuves, classements et concours. Être du bon côté de la note. Les enseignants sont, généralement, d’anciens bons élèves, d’anciens favorisés du crayon rouge.

A l’autre bout, à l’envers de l’excellence, le zéro.
Comment exiger un effort sans, sous-jacente, la menace du zéro ?

Le zéro remplace avantageusement les coups de règle sur les doigts et autres châtiments corporels tombés en désuétude. 
Le zéro c’est l’arme absolue, le couteau suisse de la punition.
Le zéro c’est le fer rouge de la nullité, le salaire de la honte.

Devoir pas rendu dans les temps , zéro. Le zéro du paresseux, du négligent. Les plus malins essaient de négocier, se trouvent des excuses, on essaie auprès du maillon faible, du prof compréhensif, ou débutant, mais les plus indulgents finissent par se lasser.


 Plus grave, impardonnable, imprescriptible, le zéro pointé de celui qui a triché, et s’est fait prendre. 
Zéro au tricheur pris la main dans le sac, qui a copié sur le voisin, zéro aussi au voisin qui n’a pas su cacher sa copie. Chacun pour soi, chacun sa galère. Celui qui triche à l’examen est exclu pour plusieurs années de tout examen. Son zéro le poursuit tel un casier judiciaire. Théoriquement.

Quand les sous-doués passent le bac, leurs ruses demandent dix fois plus d’intelligence que l’effort de préparer un examen. Le tricheur est le plus malin, qui ridiculise contrôleurs et surveillants . N’est-ce pas ainsi parfois dans la vraie vie, ou la réussite insolente nargue allègrement  la morale ?

Zéro tout rond aussi, le crayon rouge ne pardonne pas cinq fautes à une dictée. C’était du moins le cas aux temps du certificat d’études, ou de l’examen d’entrée en sixième. Difficile d’entrer dans la vie avec un zéro en orthographe. La valeur d’une personne, dans nos campagnes, se mesurait à sa capacité d’écrire sans fautes, de déjouer les pièges de notre belle langue, participes à accorder, consonnes redoublées ou non, accents tombés de la cime vers l’abîme. 
De consignes en réformes ces exigences ont beaucoup baissé. La dictée de Pivot rattrapera-t-elle la banalisation des « j’ai chanter » ?
Faut -il regretter cette époque devant la désolation des tweets et textos de nos ados ?
Faut-il, pour démocratiser la langue, renoncer aux beautés du passé simple et de l’imparfait du subjonctif ?
Ou rétablir la terreur du zéro en orthographe ?

Le zéro c’est aussi, mon fils me l’a raconté des décennies plus tard, un devoir de maths sur lequel il avait sué tout un week-end. L’ai-je su à l’époque ? 
Un zéro pour être passé à côté de la question, le même zéro qu’il aurait eu à ne rien faire.   Pour le mérite, pour l’encre et le papier, le correcteur peut pousser la pitié jusqu’à 1, mais quel est le plus humiliant ? 

Pour échapper à l’infamie, la place du cancre est parfois revendiquée. « Les zéros c’est joli, je m’en fais des colliers », narguait une élève rebelle de terminale, forcément persécutée par ses profs. Le zéro on peut s’en vanter auprès des condisciples, ou, plus tard, devant un présentateur de télé, quand on devient célèbre. 
Mais devant les parents ?

Réunion parents -professeurs, je termine la tournée devant le professeur de français. Peut-être une petite satisfaction, enfin ? Sur le carnet de correspondance, dans cette discipline, les notes sont correctes, ma fille apprécie sa prof. Mais… « La participation est bonne, dommage qu’il y ait ces deux zéros… » « Quels zéros? », je n’étais au courant de rien. Ma signature est parfaitement imitée. 
30 ans plus tard je raconte à ma petite -fille ce méfait de sa mère : « j’ai fait la même chose, et qu’est-ce que j’ai pris ! »

 

Travail raté, travail pas fait, travail copié, page blanche ou école buissonnière, zéro honteux ou héroïque. 
Sur la feuille d’examen, au sujet : « qu’est-ce que le risque ? », répond la page blanche :  « le risque c’est ça » ; le premier professeur  récompense d’un 20 l’audace et l’à propos. Le deuxième colle un zéro pour insolence et paresse. L’anecdote, réelle ou non, se transmet.
Le zéro c’est le risque, l’élimination, la moyenne qui dégringole, l’arme de dissuasion massive. 
Jusqu’au zéro disciplinaire. Au hasard des informations : les jeunes se mobilisent contre le dérèglement climatique dans plusieurs pays ; en Allemagne, des élèves ont décidé de faire grève tous les vendredis. Des proviseurs, des professeurs les encouragent « mezzo-voce ». Mais au ministère autre son de cloche : « ils sont absents ? Faites ce jour -là un contrôle et mettez-leur zéro » !  Un zéro politique.

Quel qu’en soit le motif, un zéro est un zéro.

Avoir zéro c’est, quelque part, valoir zéro. C’est être inapte et moralement coupable. Le zéro voue aux gémonies. 
Sauf s’il est collectif, ce qui arrive, alors il réintègre dans le groupe et annule la stigmatisation. Quand je débarque toute fière dans ma prépa, 1er cours d’anglais, dictée. Plus de 30 fautes pour moi, autour de 15 pour les meilleures, on peut aller jusqu’à 50. Qui allait encore  s’offusquer d’un zéro ? Il ne nous reste qu’à progresser, nous avons compris,  l’ épreuve-piège ne sera pas renouvelée.
Ce fut, de ma longue carrière d’apprenant, mon seul zéro. Il en allait de mon honneur. Il en allait de ma vie. 
Dans ma carrière d’enseignante, je n’ai jamais osé mettre un zéro, ni même menacer d’un zéro.

 

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Être premier 

 

 

La vie de bon élève aussi a ses drames. A l’autre bout de l’échelle, c’est la première place qui est en jeu. Du côté des TB, le crayon rouge dans la marge est tout aussi menaçant. 

1955. Examen d’entrée en sixième. Les résultats tardent à venir. Pour moi, l’institutrice ne doute pas ...Mais autant en avoir le cœur net. Un saut à la poste, un coup de téléphone. Et la voilà bientôt de retour, un grand sourire aux lèvres  : tu es première du centre d’examen.

Première, pas seulement de ma classe, ça j’en ai l’habitude, mais de tous ceux qui se sont présentés en même temps que moi au chef lieu de canton. Depuis mon petit village, depuis ma petite école, je passe avant tout le monde. Même ceux de la ville.

« Va prévenir tes parents ». Oui je peux quitter l’école pour trouver, 50 m plus loin, maman occupée dans son jardin. La nouvelle la réjouit, peut-être moins que je ne l’aurais souhaité…peu importe, je suis sur un nuage.
Pourtant, justement, un petit nuage ternit mon triomphe . 19/5 sur 20 à l’épreuve d’ orthographe et grammaire. Pourquoi donc ai-je oublié l’accent circonflexe qui m’a fait perdre ce demi-point ? 

1956. Classe de 5ème. Notre jeune professeur de français, cible timide de chahuts permanents, nous rend ce matin là la composition de rédaction, autrement nommée « composition française ».


  Une fois par trimestre, dans chaque matière, c’est l’épreuve de composition, en classe, surveillée et chronométrée. Les notes obtenues permettront d’établir une moyenne de composition et un classement. Cette moyenne des compositions se distingue de la moyenne générale composée de l’ensemble des notes du trimestre. 
La composition, et les notes qui vont avec, bénéficient d’ une solennité particulière. Elles sont portées sur le bulletin trimestriel et le livret scolaire présenté au BEPC, puis au baccalauréat quand on y arrive. Des mentions spéciales accompagnent parfois ces notations : félicitations, encouragements, tableau d’honneur.

La distribution des prix en fin d’année couronne dans chaque classe un prix d’excellence, un ou plusieurs prix d’honneur, et pour chaque discipline un premier prix, un second et parfois un troisième prix, un ou plusieurs accessits, récompensés par des livres distribués proportionnellement au mérite…et aux finances de l’établissement et ses rares mécènes. 

Je suis en sixième, c’est la fin de l’année. Une estrade est dressée sous les platanes, dans le  joli parc de notre petit collège de filles. Sur l’estrade, la directrice entourée de son personnel. Les professeurs dans leurs plus beaux atours. Je suis dans l’assemblée, vêtue de ma plus belle robe et accompagnée de mes parents endimanchés. Des discours : le professeur dernier arrivé joue son prestige. Puis c’est le tour d’une notabilité locale qui se trouve être, cette année là, notre médecin de famille et celui de toute la campagne environnante.  Il amuse son auditoire en racontant l’histoire des punitions et châtiments réservés aux écoliers qui nous ont précédés. Mais le moment inoubliable est celui où, appelée au pied de l’estrade, je me fais remettre par ce même docteur, celui-là même qui m’a mise au monde, le prévisible « Papa Faucheux » qui récompense, année après année, le prix d’excellence de 6ème moderne. 


 Ma plus belle récolte ? En classe de première,  Pipo, le légendaire surveillant général dont le teint imite le jaunâtre des murs du « bahut », m’emmène à la librairie. Et me laisse choisir, dans les limites du budget qui m’est alloué, tout en me conseillant hardiment Sartre, Gide, Camus, Baudelaire, Maupassant ou Zola, en livres de poche, j’en aurai plus. Il devine que pour moi l’essentiel n’est pas dans la belle reliure.

Ces ouvrages gagnés par mes bonnes notes ont longtemps constitué l’essentiel de ma bibliothèque. Je les retrouve avec émotion, entassés dans une armoire lorsque, bien des années plus tard, nous vidons la maison familiale pour la mettre en vente…
C’est sous ce régime que j’ai vécu de la 6ème à la classe de philo. 
C’est dire l’enjeu, c’est dire le pouvoir du crayon rouge sur l’échelle du mérite républicain.

Retour en 56,  en 5ème , ce jour de remise des compositions trimestrielles de composition française par la jeune prof timide et chahutée.

Madame la directrice est présente. La vieille madame Maréchal va prendre sa retraite à la fin de l’ année, c’est son dernier tour d’honneur.
 Avec solennité, c’est elle qui décachète le paquet de copies doubles soigneusement pliées dans le sens de la longueur et classées par ordre de mérite décroissant. Comme d’habitude je serai  la première citée, félicitée, admirée, comme je l’ai été durant toute ma 6ème, toutes mes classes de primaire….Ah non ! deuxième alors ? c’est un malentendu, un accident, cette prof est vraiment incapable.  
Mais non, pas deuxième ni troisième.  On m’a oubliée, ma copie s’est perdue ? on passe les 10/20, 9/20, enfin mon nom. Même pas la moyenne. Le ciel me tombe sur ma tête. Je m’effondre en sanglots. Madame la directrice, dites-lui à cette incapable que la meilleure c’est moi!
Madame la Directrice, sourde à ma détresse, se contente heureusement d’entériner les jugements de l’enseignante. « Soyez raisonnable, mon petit, on ne peut pas être toujours première ».

 

Bien longtemps après. Elle était malade, elle a manqué une journée. N’a pas eu le temps de rattraper la leçon, pourtant c’est une élève modèle, toujours première et bardée de félicitations. Mais cette fois, vlan, contrôle surprise sur la leçon manquée. La moyenne chute de 18 à 14. Une semaine de larmes, père et mère exaspérés,  la vie familiale transformée en enfer. C’était ma petite fille, l’année dernière, qui n’avait pourtant jamais entendu parler de mon exploit en classe de cinquième.

*


Si le crayon rouge définit le cancre, c’est lui aussi qui règle les litiges des têtes d’affiche. 
Être le premier, être la première, c’est une jouissance à laquelle on ne renonce pas volontiers ! J’ai décidé, je crois, de m’accrocher à ma place de première de la classe pour rattraper celle de seconde dans la famille. Me venger de ce grand frère qui m’écrase, mais qui n’est que deuxième en classe . Je serai première ! 
A chaque année son défi.


En CM2, c’est une cousine qui prépare avec moi l’entrée en sixième et menace ma première place. Complices et rivales, mais l’an suivant nous sommes séparées, en 6ème, soulagées de n’avoir plus à nous mesurer.


En 6ème c’est les  redoublantes.  Toutes fières de leur expérience, elles connaissent les règles du jeu et narguent la timidité des petites nouvelles. Je n’en fais qu’une bouchée.
Et puis, petite boursière, triste interne en blouse bleue, je me plais à humilier les jolies filles de la ville coquettes et bien habillées, qui rentrent tous les soirs chez elles. 


En seconde, quand le lycée devient mixte, il me faut être avant les garçons toujours favorisés. Peut-être pour conjurer la peur que j’en ai ? peut-être aussi, encore et toujours, prendre ma revanche sur le frère aîné ?
Sans trop de concurrence je l’avoue. Et des minutes de pur bonheur, dont surnage dans ma mémoire ce 16 au crayon rouge, sans annotation supplémentaire, que me décerna mon professeur de français de première avant de me présenter au concours général.

Cette place se joue parfois à couteaux tirés, chacun son tour. Les mauvaises langues racontent que ma cousine, en primaire avec moi, a été séparée de moi en sixième pour garder ses chances d’être première. Ma sœur vivra la même situation des années plus tard avec sa concurrente de CM2. 

Ce n’est pas pour la première place, inaccessible,  mais pour la deuxième et la troisième que mon fils aîné et son meilleur copain comparaient leur moyenne au centième de point près.   


Mais être le premier, c’est l’honneur suprême, la haute marche du podium, la médaille d’or ou le prix d’excellence. « J'aimerais mieux être le premier dans un village, que le second à Rome ». Déjà Jules César …

Un monde de gagnants et de perdants, au destin façonné par le verdict du crayon rouge.

 

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C’est pas juste !

 

 

Et pourtant ! Le crayon rouge n’est pas dame Justice pesant, un bandeau sur les yeux, le mérite de ses sujets.
C’est pas juste !
Du haut en bas de l’échelle des notes, du premier de la classe momentanément humilié à l’habitué des zéros pointés, la même lamentation : c’est pas juste !
Le crayon rouge a sa part d’ombre. Le crayon rouge a ses lubies et ses sautes d’humeur. 

 

Si tout n’était, finalement, qu’une question de chance ?
Coup de chance, le sujet tiré au sort à l’examen est justement le dernier traité par le professeur. 
Pas de bol : j’avais fait l’impasse sur ce sujet, sûre qu’il ne tomberait pas. 
Pourquoi le plus gros coefficient est-il, comme par hasard, affecté à la question que j’ai ratée ? 


Je suis en seconde. Le vieux prof d’anglais, à deux doigts de la retraite, meuble parmi les meubles de notre petit lycée de canton, traîne une longue réputation. Selon la rumeur, quand l’alcool embrume son cerveau fatigué, il jette par la fenêtre le paquet de copies : la meilleure note ira à celle qui est allée le plus loin. Notation tirée au sort, comme lorsque je notais mes poupées en jouant à la maîtresse. 


Le destin est aveugle, le destin est absurde.

 

Ou question de préférence ? Le prof a ses chouchous et note, c’est bien connu, à la tête du client.
« J’ai écrit 12 pages, je n’ai que 10 ; elle a eu 15 avec 8 pages », c’est une composition d’histoire, j’ai révisé modérément, il y a passé des heures et se plaint du traitement de faveur dont je jouis. A quoi le prof répond : « oui mais son devoir est intelligent et construit, le tien est à moitié hors sujet ». 


C’est pas juste.  « Le prof m’aime pas ». Comme si les professeurs étaient là pour aimer, toujours revient, à tort ou à raison, la plainte des mal aimés.
C’est pas juste, proteste à mon encontre une bonne élève, une génération plus tard. C’est moi qui tiens désormais le crayon rouge. Je lui ai mis 13, et 14 à sa voisine. Pourquoi ? Les 2 devoirs sont de même longueur, les annotations comparables, pourquoi 13 à l’une et 14 à l’autre ? Pourquoi ? Le sais-je moi-même ? Ai-je même songé qu’il se jouait là un dixième de point dans une moyenne qui déciderait d’un classement, d’un dossier de prépa, d’une sélection pointue où la moindre imprécision peut tourner au cauchemar ?

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A moi le crayon rouge.

 

 

Me voilà en effet, beaucoup plus tard, du côté du crayon rouge. Comme dans mes jeux d’enfance, à moi de remplir les marges, les hauts de page. A moi de chiffrer, à moi de trancher. 

J’arrive dans le métier peu après 68, après avoir joyeusement participé au boycott de l’agrégation en 69 et réussi de justesse un CAPES pourtant généreux cette année -là. Toutes les formes d’autorité ont vacillé dans leur fondement. L’élite est forcément coupable. Reste-t-il encore une estrade où asseoir la hiérarchie ? 
Les salles de cours se mettent en demi-cercle, le prof au milieu. Je joue le jeu avec plaisir. Finies les certitudes assénées, d’ailleurs quelles certitudes avoir en philosophie ? Dès le premier cours je fais mien l’adage socratique : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Alors on va chercher ensemble. 
Le cours magistral fait place à la participation. Le savoir et le jugement des élèves sont sollicités. Mes premières classes, très motivées, proposent des exposés : « Libres enfants de Summerhill », « Une société sans école » et autres nouvelles pédagogies où l’enfant s’éduque lui-même. L’enseignant, tel un moderne Socrate, accouche avec bienveillance de jeunes esprits passionnés de savoir. Marcuse, Reich, Freinet ou Montessori, mes  élèves du lycée de filles d’Arras s’enthousiasment. Rousseau est à la mode. Mode trop laxiste me reprochera un jour un proviseur. 

Nous parlons aussi religion, classes sociales, condition féminine, les temps s’y prêtent et le programme ne l’interdit pas.


Enseigner ce n’est plus juger ni classer, enseigner c’est éveiller chacun à ce qu’il a de meilleur, en vue d’une société meilleure où chacun trouverait sa place…
Enseigner la philosophie, à plus forte raison, ou plutôt apprendre à philosopher, selon les termes du magistral Kant, c’est réfléchir  ensemble, susciter initiatives et questionnements, travailler en petits groupes.

Voilà comment je conçois ma mission, avec la foi du débutant.
Pas toujours au goût de mes supérieurs. 

Las ! Le premier trimestre de la première année  à peine enclenché, me voilà convoquée au bureau de la directrice.
 Un peu de gêne . « Je ne me permets pas de juger votre pédagogie, qui est sûrement excellente. Oui mais voilà, les parents s’inquiètent. Votre matière est importante, c’est l’année du bac et il n’y a pas encore de note, plus d’un mois après la rentrée ».
Comme un cancre pris en faute j’essaie de me justifier. «C’est une matière nouvelle. L’art de la dissertation est difficile, il y faut du temps et de la préparation… » Je n’ose pas dire que je préfèrerais ne pas noter…. Oui il y a le bac, les parents sont inquiets, c’est normal. Les élèves quant à elles ne réclament rien.
 « Donnez au moins un petit exercice, bref quelque chose à noter… ». Quelque chose à se mettre sous la dent pour savoir où situer leur progéniture dans l’échelle du mérite et de l’avenir, comment leur en vouloir ? 


L’inquiétude des parents, je n’allais pas tarder à la partager. A mon tour bientôt de scruter le bulletin de mes enfants, de m’en réjouir ou de m’inquiéter. A mon tour de rechercher dans le jugement d’autres crayons rouges la reconnaissance de ma progéniture, moi, l’ancienne bonne élève qui avait tellement cherché l’approbation de ses maîtres.
 
 

« Pourquoi vos élèves n’ont-elles encore aucune note ? » demande ma première directrice bousculée par des parents inquiets.
« Où en êtes-vous du programme ? » me demande une mère affolée. Sa fille, bonne élève sans problème, m’a demandé le rendez-vous, en s’ excusant  : « moi, j’aime bien comme vous faites. Mais ma mère a insisté. »
La mère, courtoise mais exigeante : « de mon temps le programme était en quatre parties : philosophie générale, psychologie, morale et logique. On savait où on en était ». Oui, de mon temps aussi c’était comme ça, et même quand j’ai passé ma licence. Mais les choses ont changé, on a maintenant une suite de notions, plus ou moins nombreuses selon les sections. Les manuels aussi ont changé. L’institution laisse les professeurs libres d’aborder ces thèmes à leur façon, de choisir les auteurs à étudier, de gérer leur méthode d’ enseignement. Un air nouveau a soufflé, pour le meilleur ou pour le pire. Mais il n’a pas soufflé partout, et quoi de plus rassurant que les vieilles recettes ?


Nouvelle convocation de la directrice du même lycée de filles du Pas de Calais. « Vous semblez avoir beaucoup d’ascendant sur vos élèves. On vous voit souvent vous entretenir avec elles, dans les couloirs, dans la cour. Vous auriez pu les entraîner à rentrer en cours au lieu de les laisser organiser ce stupide mouvement de grève ». 
 L’air du temps est encore à la contestation. Quelques jours plus tôt, en traversant la cour vers la salle où je dois rejoindre ma classe, j’ai croisé ladite classe au grand complet se dirigeant en sens inverse, vers les locaux administratifs. « On fait grève, m’annoncent-elles joyeusement ». L’une d’entre elles, interne, a été collée pour un bisou au petit copain qui la raccompagnait au portail de l’établissement. Elle a été vue, comme j’ai été vue en train de plaisanter , voire même les encourager à ce mouvement de rébellion. L’honneur de l’établissement était en jeu, comment n’y ai-je pas pensé ?

Trop tolérante, trop optimiste, trop faible ou trop révolutionnaire ?

Une collègue débarque en furie dans ma classe de TC. « Ah pardon j’ai cru que les élèves étaient seules…mais c’est quoi tout ce bruit ? On ne peut pas travailler à côté ». Je l’ai un peu cherché en organisant une espèce de jeu de rôles pour illustrer un thème au programme. Dommage, personne ne s’ennuyait ce jour -là. Une élève, très discrète d’habitude, venait de m’étonner par la hardiesse de son improvisation. J’avais oublié qu’on était en cours, et qu’en cours on doit entendre la voix du professeur et les mouches qui volent. 
Je suis dans un nouvel établissement, à St Étienne. Les nouvelles vont vite, il ne manque qu’une incartade pour une convocation de la directrice, le soir même à 17h. Zut je vais rater mon train. Même pas moyen de prévenir mon mari…qui ne manquera pas de me reprocher ma soumission.
Piteuse me voilà dans le bureau comme un potache pris la main dans le sac. Quel crime cette fois ? « Je suis contente de vous rencontrer, pour  faire le point. Beaucoup de jeunes collègues sont dans votre cas et prennent leurs aises. On cède tout aux élèves, on leur demande leur avis…ce devoir en temps limité que vous voulez leur donner, il sera sans surveillance m’a-t-on dit ? Certaines préfèrent le faire chez elles ? C’est sérieux ? » Je m’explique. Rien n’est prévu pour permettre à mes élèves de s’entraîner dans les conditions d’examen. 4 heures de suite, mon emploi du temps ne le permet pas. Pas de surveillant disponible, ils sont peu nombreux et ont d’autres priorités. Mes élèves, qui tiennent à cet exercice, ont la solution. « On peut le faire sans surveillance ». Pourquoi ne pas faire confiance ? La salle est demandée, les sujets confiés à l’administration jusqu’au début de l’épreuve. Sauf qu’une ou deux élèves demandent à faire le devoir dans les mêmes conditions, mais chez elles. Elles pourraient récupérer le sujet au bureau séparément. « C’est une classe sérieuse, elles sont motivées, elles joueront le jeu… » . « Oui, c’est une classe en or qu’on vous a donnée. Mais ça ne va pas durer avec vos méthodes…Un devoir surveillé c’est un devoir surveillé ». J’apprends dans la foulée que ma note administrative va être désastreuse, et qu’un inspecteur a été alerté : lui seul peut toucher à ma note pédagogique. 
L’inspecteur pointe son nez à l’improviste, un lundi matin. Réserves d’usage, quelques conseils, puis il avoue : « je suis agréablement surpris d’avoir assisté à un cours…normal ». À quelle catastrophe l’avait-on préparé ?  Ma note administrative finalement se cantonne à une honnête moyenne, ma note pédagogique également, je n’en demande pas plus.

 

Les parents, les proviseurs, les inspecteurs, les collègues. Les élèves que l’institution veut bien me confier, public variable, lycée après lycée, année après année. 
Et puis moi avec mes utopies, qui pèsent peu dans l’air du temps et l’angoisse de l’avenir.
A reculons je rentre dans le rang, pourtant jamais tranquille quand à mon tour j’use et abuse du crayon rouge, traversée de mille doutes et injonctions contradictoires.

Noter et admonester, c’est ce qu’on me demande. 
Mais avec humanité.
Alors, prudemment, je gomme les aspérités. Je reste autour de la moyenne - pas trop au dessus, pas trop au dessous – pour estomper les scandaleux écarts qui déchirent les classes et les sociétés. 
Trouver des défauts aux meilleurs, pour leur rabattre le caquet, et des qualités aux plus faibles, pour ne pas désespérer Billancourt.
Commencer, en haut de page et dans la marge, par souligner au crayon rouge aux points positifs avant de le lâcher sur les insuffisances. 
Corriger d’abord les fautes d’orthographe avant qu’elles ne parasitent ma lecture.
Adapter mes exigences selon les classes et les sections. 
Être irréprochable quant au rythme des corrections qui occupent week-end et vacances, dimanches soir tardifs et petits matins blafards entre café et cigarettes…J’ai promis, je le rendrai aujourd’hui, s’y jouent ma réputation et ma tranquillité d’esprit.
Ne pas me laisser surprendre, ne pas prendre de retard, me débarrasser de ce paquet avant l’arrivée du prochain. Bientôt le métier se résume à ce travail de Sisyphe…
Me revient un film où un prof jette par la fenêtre du train son paquet de copies, avant de s’envoler pour une nouvelle vie. Je reste, et je corrige, et j’annote et je note, dans le train du matin, sur la table du petit déjeuner ou celle d’un bistrot, un coin de la salle des profs, je note même en vert quand le crayon rouge me fait défaut.

 

 

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C’est pas juste, bis.

 

 

Le pouvoir du crayon rouge. De lui dépend  l’annotation du bulletin trimestriel, qui peut être assassine. On se défoule comme on peut, à coup d’humour facile. On y porte, sur des élèves que l’on ne connaît pas, des jugements définitifs qui peuvent les marquer à vie. S’y joue le livret scolaire à présenter à l’examen, qui peut valoir repêchage. S’y jouent les dossiers à présenter pour la suite des études, s’y joue en partie leur avenir. 

Un pouvoir si fragile pourtant. Un pouvoir cher payé par des heures de routine.

Un pouvoir contesté de toutes parts.
Elles sont côte à côte, bonnes élèves sans histoires. Pourtant : « j’ai 13, elle a 14, pouvez-vous me dire pourquoi ? » Elle brandit les 2 copies consciencieusement annotées de rouge. Quel est le petit je ne sais quoi qui a fait pencher la balance ? Comment chiffrer une argumentation philosophique ? Peut-être a-t-elle raison ? J’élude, naturellement.
Un autre souvenir. J’arrive dans ma classe, pose ma sacoche sur le bureau, et en sors le paquet que j’ai fini de corriger aux aurores. « Je les distribue ? » Serviable, ce jeune homme se précipite. Aucune solennité, aucun classement croissant ou décroissant, j’ai l’habitude de banaliser cette petite cérémonie et la lui délègue bien volontiers.
Hélas, il arrive à  sa copie. « 5 ! Encore ! » Le reste du paquet voltige de dépit sur mon bureau.
« C’est noté à la tête du client »
« j’y ai passé des heures »
« C’est du racisme », argument imparable. On m’a reproché, dans une autre classe, à une autre époque, une discrimination positive à l’égard d’étudiants africains qui raflaient toujours les meilleures notes. Comprenne qui pourra.
«  En philo c’est la loterie. Il faut être d’accord avec les idées du prof ».
Pour leur prouver le contraire, je mets 15 à un devoir dont les convictions sont aux antipodes des miennes. Le devoir est d’une cohérence imparable, l’argumentation parfaitement logique. Mais dans la marge je refais le devoir pour aboutir à des conclusions diamétralement opposées. Cette joute me plait, elle est si rare au milieu des banalités de bon aloi.


Le bac semble parfois leur donner raison. Le redoublant de service qui annonce fièrement, le jour de la rentrée, un 12/20 au bac après une année d’ostensible mépris pour ma discipline.
A l’inverse une excellente élève qui récolte un 4/20 à l’examen…
Comment alors ne pas douter du jugement crânement affiché sur les travaux que j’ai entre les mains ? 
 Consciencieusement pourtant je fournis un corrigé standard imprimé sur la vieille ronéo à alcool. Le plan que j’aurais suivi si j’avais eu à répondre au sujet que j’ai posé. Un plan , un schéma qui me semble judicieux, à l’instant présent. Le plan que j’aurais fait maintenant, avec des années d’expérience derrière moi. Mais qu’aurais-je fait à leur âge, à leur place ? Et serais-je capable de créer moi-même ce que je leur demande de faire ? 


On  dit parfois qu’un critique littéraire est un écrivain raté, n’en est-il pas de même du prof qui juge et note à défaut de créer ? Mais critiquer, et juger, et trancher, c’est ce qu’on me demande. C’est ce qui semble résumer notre beau métier.

 

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Le bac

 

 

L’apothéose du crayon rouge, c’est l’examen.
Difficile d’échapper à la correction du bac. Certains y parviennent, par des ruses diverses, le paquet des collègues s’alourdit d’autant.


Armée de ma convocation je me rends, le jour J, au centre d’examen. J’y croise quelques têtes connues, beaucoup d’inconnus, et me fais remettre par une secrétaire affairée une grande enveloppe de papier kraft soigneusement numérotée, scellée et libellée à mon nom. À emporter chez moi, à pied, en voiture, en bus ou en métro, mon paquet sous le bras, trop grand pour entrer dans mon sac.
Et l’imagination s’affole, sur le trottoir qui me conduit au parking.
On va me l’ arracher, mon paquet, c’est facile, un recalé au bac qui veut se venger…Je suis bousculée. Je tombe, les copies filent dans une bouche d’égout…Ou alors j’ai un accident, je me retrouve aux urgences, la voiture au garage, ou à la casse. Mon paquet perdu, volé… 
Et si je tombe malade…et si je meurs… 
Ou plus banalement si mes jeunes enfants dérobent mes copies sur mon bureau pour en faire des  cocottes en papier… 
Toute l’épreuve annulée, à faire repasser dans l’académie…
Je ne serai tranquille qu’une fois le paquet rendu et les notes dûment répertoriées.

 

La catastrophe n’a pas lieu.  Au travail ! Me voilà en charge de 120 ou 150 copies, soigneusement étiquetées et anonymées, à corriger  et surtout noter en une petite semaine. 
Mais pas avant la cérémonie d’harmonisation des notes.

J’ai ma façon de noter, chacun a la sienne, bricolée au cours de ses années d’expérience.
 Certains n’en ont aucune. Sortis tout juste du concours de recrutement, ils pourraient  juger un devoir de bac à l’aune des exigences de l’agrégation. Les anciens sont souvent plus indulgents, ils en ont tellement vu !


Alors, harmonisons. 
2 jours après la remise des copies,  une présidente de commission, désignée par l’académie, réunit sous sa houlette une trentaine d’examinateurs.
Habituée à l’exercice solitaire de ma fonction, j’ai rarement l’occasion de voir à quoi ressemblent mes collègues. Du coup de foudre pour mes premiers profs de philo je gardais de la corporation une image plutôt romantique. Mais ici, peu de prophètes chevelus, de regard perdu dans le vague, d’extravagance vestimentaire. 
Des profs de philo il en existe de toutes sortes. Des petits jeunots et de sympathiques grands pères, des petites dames très strictes et des mamies compréhensives, des classiques et des farfelus, des consciencieux arrivés trop tôt, le nez  dans leurs papiers, et des retardataires déjà pressés d’en finir, décidés à n’en faire qu’à leur tête. Sans compter les absents, on nous évite l’insulte de l’émargement, ou alors j’ai oublié…
Rien ne ressemble plus à une classe de potaches qu’une réunion de profs. On s’installe mollement, les uns après les autres, les uns sagement tout devant, les attardés en fond de classe, tout près de la porte, pour partir plus vite. On tire des chaises, le brouhaha s’amplifie. On cherche les têtes connues, un petit signe discret…ou un long conciliabule, selon affinités . 
Gonflant son autorité Madame la présidente obtient enfin un semblant de silence.
« Pour finir plus vite, car beaucoup de travail vous attend, chers collègues, je vais vous exposer l’objet de cette réunion. 
On vous a remis des paquets de copies statistiquement équivalentes, regroupées par centre d’examen. Logiquement les notes devraient refléter cette équivalence, les moyennes de chaque examinateur devraient être sensiblement les mêmes. Pourtant chaque année des écarts  importants sont observés, suscitant de nombreuses protestations. Notre discipline, déjà malmenée, y perd sa crédibilité. Pour tenter d’y remédier, et naturellement sans empiéter sur votre liberté d’appréciation, il serait bon de nous mettre d’accord sur quelques critères de notation. 
Par ailleurs, afin de donner à notre discipline toute l’importance qu’elle mérite, je vous conseille d’ utiliser toute l’échelle des notes de 0 à 20. D’autant plus que le coefficient est faible dans cette section scientifique ».

L’intention est louable, passons à la pratique. Une copie est tirée d’un paquet, au hasard . « Quelqu’un veut lire ? » Le même devoir passe par toutes les couleurs. « Cette idée est géniale : rien que pour ça je monte à 15 ». « Pas du tout, pas de problématique, aucune construction, 5, et c’est bien payé ». « Une idée géniale ? C’est le dernier truc à la mode. Qui se croit original. Bon je monterais peut -être à 8… ».
Nouveaux conseils de prudence. « Attention c’est un bac scientifique, il n’ont que 3 h par semaine, soyons réalistes ». Peut-on se mettre d’accord sur un minimum ? définir des critères : la compréhension du sujet ? le plan ? L’originalité ? Les références ? 
Au bout de deux heures, le consensus reste vague. Chacun rentre chez soi avec son paquet, avec sa conscience, et pressé d’en finir. Tout doit être achevé une semaine plus tard, pour la deuxième tentative d’harmonisation.


 Café cigarettes, me voilà embarquée avec mes 20 ou 30 copies par jour. Crayon rouge, ou vert peu importe, annotations rapides, le candidat, sauf rare contestation, ne reverra pas sa copie. Seule compte la note, qui peut dépendre, je l’avoue, de minuscules aléas. Un bon devoir après une série de mauvais sera bien noté ; une idée originale me réjouira, avant de devenir une banalité si elle se répète. Une orthographe défectueuse sera inconsciemment sanctionnée selon mon humeur, pas de consignes là-dessus, ainsi que la qualité de la présentation. 
Pour éviter trop d’injustices, et contrairement aux consignes, je tends à écraser les notes autour de la moyenne. Et tremble d’avoir mal fait quand finalement je reporte, en rouge, les notes en face des numéros de ma longue liste anonymée. 
Et tremble d’avoir mal fait en me rendant à la deuxième réunion d’harmonisation.

Les corrections sont bouclées, le crayon rouge est épuisé. 

 

Chacun est revenu avec son paquet, sa liste, ses notes. Il s’agit maintenant de comparer les moyennes de chaque paquet. Pour des paquets équivalents, malgré consignes et conseils, les uns ont 11 de moyenne pendant que d’autres tombent à 5. 8/20 est le plus courant. Je me situe parmi les plus indulgents, qui sont souvent les plus anciens, les habitués. Les jeunes profs, encore marqués par les critères des concours de recrutement, sont intraitables. « C’est nul, pas question de remonter ma moyenne. Pas de nivellement par le bas ». « Toute l’année ils se moquent de nous, et il faudrait gonfler les notes ! » Et si ces devoirs médiocres ne faisaient que confirmer les lacunes de nos programmes et de notre pédagogie ? S’ils n’étaient que le reflet de nos difficultés et de nos échecs ?  
Le plus souvent chacun campe dans son jugement. Il se murmure que les correcteurs les plus sévères ne sont plus convoqués, il se murmure qu’on peut ainsi échapper à la corvée…. Pour ma part j’ai rarement été oubliée.

 

Pour l’une de mes dernières prestations le crayon rouge fut rattrapé par le progrès. Les notes devaient désormais être reportées sur Minitel. Imaginez l’angoisse. La magie technique allait fixer définitivement le résultat de mes approximations. La moindre erreur deviendrait catastrophe. Il était temps d’en finir. Je n’ai pas connu l’ère internet.

 

 

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