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Le blog de danne

Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

Publié le par danne
Publié dans : #Promenades
Doucement.

 

Éloge de la lenteur.


Va doucement. Parle doucement. Dans ma mémoire d’enfance, dans le parler de chez nous, doucement veut surtout dire « lentement ». Est-ce pour adoucir la lenteur, ou simplement par pauvreté de vocabulaire ? 


La tortue de la fable se « hâte avec lenteur », et nous dit que cette lenteur a ses vertus. Pourtant …
Partout, la lenteur est coupable. 
 Même si la tortue gagne à force de sagesse et de persévérance, le lièvre garde le beau rôle. Abolir le temps d’un point à un autre reste l’enjeu. Temps gagné ? 

 

Je fouille dans mon sac à la recherche d’un portemonnaie inaccessible. Je m’affole, les mains gelées, à récupérer de traîtresses clés. Le verrouillage d’une fermeture éclair se refuse à mes doigts maladroits. Le livreur qui veut confirmation, le transporteur qui m’attend au bas de l’immeuble, le visiteur qui a oublié le code : il faut répondre, et vite. L’interphone n’attend pas. Le téléphone est hors d’atteinte. Les doigts fébriles dérapent sur la touche « répondre ». Les 4 sonneries passent si vite, et déjà un facteur impatient aura déposé négligemment un avis de passage « avisé absent ».
J’ai attrapé des trains au vol après des petits déjeuners avalés à la hâte. Bouclé des valises de vacances le matin même du départ. Je m’amusais des vieux couples qui consultaient fébrilement les horloges et vérifiaient cent fois leurs bagages. Je fais maintenant partie de ceux qui ont peur « de ne pas y arriver », d’être distancés, oubliés, largués... 

On ne m’attendra pas, d’ailleurs je répugne à faire attendre. On ne m’attendra pas, je resterai à la traîne, je resterai au bord de la route. Le temps perdu ne se rattrape pas, le train quitte le quai sous les yeux du retardataire. Ou alors on m’attendra trop. Au cours d’une randonnée, deux compagnes, trop occupées par leur conversation, m’avaient distancée. Abandonnée. Mais tout autant humiliée lorsqu’elles se sont arrêtées pour m’attendre, comme on le fait avec un petit enfant. 
Ma main courait sur le papier, les lettres à peine formées à force de noter. Je peste maintenant sur ces doigts incapables de suivre le brouillon de mes pensées.

 

« Prenez votre temps » me souffle une voix consolatrice. Mais d’autres attendent dans la file. Ne pas gêner, ne pas indisposer, rester acceptable. Rester à la hauteur. Ne pas gêner l’ordre du monde : ma lenteur ne peut me servir de passe-droit.
« Prenez votre temps » me souffles-tu pour apaiser ma fébrilité.
Mais la vie est courte alors que la moindre tâche dévore les minutes. Comment « prendre son mal en patience » lorsqu’il faut prévoir une heure pour préparer une recette de cuisine prévue pour 20 minutes ? Ne pas lâcher des yeux le téléphone de peur de manquer un appel. Hésiter à participer à un jeu de société de crainte d’indisposer mes partenaires. Me préparer beaucoup trop tôt pour ne surtout pas faire attendre celui qui doit passer me prendre. Arriver trop tôt au rendez-vous de peur d’y être en retard.

 Pour d’autres la lenteur est un cérémonial. La lenteur suscite l’attente.  Elle donne du prix, elle donne du poids. La cérémonie est lente, le discours officiel est lent. La procession est lente, de même que le protocole. La lenteur permet d’imprimer. Être attendu c’est être important. Etre lent à bon escient, c’est exiger d’être attendu. Celui qui arrive le dernier, négligemment, comme par hasard, est ovationné : « on n’attendait que vous ! »

Prenez votre temps.
10 fois par jour me revient ce conseil.  Prendre mon temps à deux mains pour le retenir.  Pour ne pas le perdre, ce temps qui s’étire, dont on ne sait que faire. Ce temps qui file et laisse des regrets. Encore un anniversaire. Des souvenirs en cascade que je peine à dater. Temps perdu à jamais que la mémoire s’acharne à remonter, pour remettre chaque chose en son temps. Pour mettre un peu d’ordre dans le flux de la vie. Les retrouvailles familiales en sont l’occasion, parfois les funérailles, ainsi que les agendas et les albums photos. 


Prenez votre temps, me dis-tu. Il est à moi ce temps ? Le temps qu’il faut, tu me l’accordes ? En faire bon usage.  Le prendre à deux mains, le regarder en face. Contempler les minutes présentes. Ne pas les avaler, ne pas les gaspiller. Ces tâches devenues plus lentes, prendre le temps de les dérouler, de m’y appliquer, de les aimer. Aimer cette promenade à pas lents qui accompagne mes pensées. Me laisser aller au sommeil sans redouter le jour suivant. 
Résister à celui qui veut faire plus vite, à ma place. 


Chaque chose en son temps, chaque chose a son temps.  
Prendre mon temps à moi et pas celui du voisin qui joue avec le sien, léger et volatile. Le mien est lent, le mien est lourd. Il tremble et se laisse mal apprivoiser. 
Partir à temps pour gagner du temps, de petite ruse en minuscules programmes. Savoir l’itinéraire qui évitera de rebrousser chemin. Accomplir une tâche quand d’autres en enchaînent trois. Me réjouir de cette tâche en la menant à bout comme l’artisan au soir de sa journée. Le temps qui est à moi, le temps qui me reste et dont j’ignore la durée, le prendre, le serrer de mes mains fragiles, voilà à quoi tu m’invites, lorsqu’avec bienveillance, tu apaises ma hâte maladroite. Tu me donnes droit à la lenteur. Je peux inverser les règles de la course. 


Il y a dix ans de cela, je me suis inscrite à un cours de dessin. Devant la médiocrité de mes premières créations, j’ai dû me résigner à copier des modèles. Avec précision, j’ai appris à regarder, à détailler.  J’ai accepté de faire, défaire, refaire. J’ai accepté qu’on m’aide. Je ne suis pas devenue artiste, mais j’ai appris la patience. 
Ne plus vouloir que les choses soient finies avant d’être commencées. Tourner ma langue dans la bouche et mes lettres dans la tête avant d’envoyer des paroles bien senties, aussitôt regrettées. J’ai renoncé aux agendas surchargés qui n’étaient que fuite devant la fuite du temps. J’ai renoncé à terminer les phrases d’un interlocuteur trop lent. 
 Me revient la déambulation solennelle des anciens dans le village de mon enfance. 
Me revient la lenteur de mon père fatigué du labeur quotidien. 

Attention, ralentir ! Mes premières lunettes de presbyte. La première fois que je me suis appuyée sur une canne. Ma première fracture, bien tardive, qui m’a conduite en gériatrie : ma tête n’allait-elle pas basculer, en même temps que ma cheville, dans la cour des miracles des inutiles et des égarés ?
 Il est des premières fois qui sonnent comme des dernières.
...Première fois, dernière fois, comment être sûre ? 

 

Quand je choisis ma première fois, où ma dernière, je ne fais peut-être qu’anticiper l’inéluctable. L’aménager. Le rendre supportable. Sur la page tournée, mettre encore un peu d’avenir. Dans un nouveau décor, me tracer un nouveau territoire. 

Mon père, au soir de sa vie, a choisi le moment de se retirer. Le temps lui est resté pour raconter, lui qui n’avait jamais été bavard.
Pour moi aussi ce temps est venu, tant que la mémoire me reste et que les doigts peuvent encore se poser sur le clavier.

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