Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».
9 Décembre 2019

Elle même s’est habituée.
Mais toujours sursaute à la sonnerie.
Craint de ne pas décrocher à temps.
Redoute les appels intempestifs qui ne manquent pas de polluer son repos ou ses sorties, et apprend à s’en prémunir, à les ignorer, mais ne risque-t-elle pas alors de manquer quelque chose ?
S’étonne, ou s’irrite, ou s’amuse, selon son humeur, de Monsieur incapable de choisir entre deux marques de pâtes au supermarché sans en référer à madame ; de cette cycliste, croisée par hasard, qui donne à distance ses consignes aux enfants restés à la maison ; de ces soliloques de passants pressés, sourds et aveugles à tout ce qu’ils rencontrent…
Elle s’étonne, s’amuse, s’agace, puis s’habitue aux réunions de famille entrecoupées de sonneries et de signaux sonores . Tous sont là certes, des enfants et petits enfants, mais tous sont en même temps ailleurs. La petite fille avec la copine partie en vacances à l’autre bout du monde, le fils avec le collègue de travail ou de loisir qu’il ne doit pas manquer de rappeler. Comme si chacun s’amenait avec sa vie extérieure, à laquelle elle n’a pas accès, Michelle, mais qu’elle doit pourtant subir.
Elle craint pour elle-même l’intrusion, bloque les numéros importuns depuis qu’elle a découvert cette fonction. Protège un sommeil fragile par une interruption programmée, « ne pas déranger » aux heures de sieste.
Michelle garde une crainte sacrée de cet appareil et repousse de jour en jour les appels incontournables. Ce rendez-vous je le prendrai demain…cette réclamation est-elle vraiment nécessaire ? Comme si son appel devait changer le cours du monde. Elle va déranger, ce n’est sûrement pas le bon moment . Elle craint d’être rabrouée, de mal se faire comprendre, d’être exposée, de bafouiller, dans un effort désespéré pour imaginer l’être humain à l’autre bout qu’elle ne reconnaît pas, que peut-être elle lasse ou exaspère…qui peut-être vaque à ses occupations habituelles. Comment être sûre du degré d’attention qu’on lui porte ? Elle préfère souvent le message écrit.
Elle est restée d’une autre époque et pourtant bon gré mal gré compose avec celle-ci.
Et se souvient encore.