Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».
14 Décembre 2019

La fille est partie, sans laisser d’adresse. La mère, suspendue à l’appel improbable, la voit, sa fille , dans chaque ado entr’aperçue, même coiffure, même jean, même dégaine, mais non c’est un mirage elle le sait bien. Et puis cet appel furtif un jour où la fille sait que le père n’est pas là, « ne t’inquiète pas je vais bien, non je ne veux pas rentrer ».
Finalement elle a trouvé, la mère, où elle se cachait, a insisté et la fille est rentrée. Elles ont pleuré toutes les deux, mais le père aussi est rentré « demande pardon ne nous fais plus jamais ça » et la fille n’allait pas tarder à refaire ça.
Sérieusement cette fois, elle attend sa majorité, « je pars, je n’en veux pas de cette vie, ce bac au rabais, cette médiocrité, je pars vivre autrement » et la mère épuisée de tant de repêchages : « eh bien pars. Je te souhaite bien du bonheur quand tu auras des enfants ».
Elle l’a laissée partir, que faire d’autre ? et l’a même accompagnée au car international, avec 3 sous en poche gagnés en ramassant des fruits. La mère en cachette a rajouté quelques billets, mais elle se débrouillera dans cette capitale étrangère dont elle ne s’est même pas donné la peine d’étudier sérieusement la langue en classe. Le père aussi a accompagné la fille et ensemble, pour une fois : « tu reviens quand tu veux, la porte reste ouverte ». Le saut dans l’inconnu. Elle vient d’avoir 18 ans. Et pour quelques temps plus de guerre dans la famille, une carte postale de loin en loin, la mère est fière finalement de cette fille si déterminée, il n’empêche : « qu’est-ce que j’ai raté pour qu’on en vienne là ».
Le téléphone ? Réservé aux urgences. « Je viens pour Noël », et elle ira, la mère, attendre au bus international une voyageuse inédite. Le jean troué est remplacé par une ample jupe multicolore, le chignon tiré a fait place à une touffe de dreadlocks vaguement retenus par le bonnet vert jaune rouge de la tribu rasta. Un ample châle remplace le blouson serré, emblème des années lycées. Et bientôt, après la joie partagée de ces étonnantes retrouvailles, des heures à broder sur sa nouvelle vie enfin trouvée, hors des sentiers battus. Finie l’adolescente capricieuse, elle a trouvé sa voie, dit-elle. D’ailleurs elle va repartir, plus loin, sous les tropiques. Avec l’homme de sa vie, saltimbanque sans attache, dont elle dira bientôt « il m’a tout appris ». Et la mère encaisse, comprend ce qu’il y a à comprendre ! Et l’aide même à repartir, si tel est son bonheur.
veut la croire heureuse cette fille qui, au moins, sait ce qu’elle veut, contrairement à cette jeunesse paresseuse et indécise qu’elle croise dans les salles de classe bondées où elle enseigne.
« Pourquoi vous ne m’avez pas empêchée ? », mais ça, c’est bien plus tard, quand les nuages des déceptions viendront ternir sa belle assurance. « J’ai pleuré loin de vous, du mal que je t’ai fait ma petite maman, du mal que je me suis fait en quittant tout sur un coup de tête ». Et la mère, trente ans plus tard, se demande encore ce qu’elle aurait pu faire d’autre.
Pourtant dès cette année là la jeunesse la quitte, la mère. La cinquantaine approche, le tournant est entamé. Sa vie va rétrécir pendant que les oiseaux prennent le large.
Cette année là les jambes commencent à lui manquer, comme pour lui interdire, à elle, de recommencer quelque chose. Comme, trente ans plus tôt, quand elle aussi laissait sa mère dans l’inquiétude…et pleurait elle aussi sa mère restée au pays à attendre ses retours…
Lointaine jeunesse, n’y pensons plus, la cinquantaine approche. La fille est partie, les garçons sont encore là, pour combien de temps ? et Michèle se dit que c’est bien comme ça. La roue tourne.