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Le blog de danne

Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».

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Crayon rouge 7

A moi le crayon rouge.

 

 

Me voilà en effet, beaucoup plus tard, du côté du crayon rouge. Comme dans mes jeux d’enfance, à moi de remplir les marges, les hauts de page. A moi de chiffrer, à moi de trancher. 

J’arrive dans le métier peu après 68, après avoir joyeusement participé au boycott de l’agrégation en 69 et réussi de justesse un CAPES pourtant généreux cette année -là. Toutes les formes d’autorité ont vacillé dans leur fondement. L’élite est forcément coupable. Reste-t-il encore une estrade où asseoir la hiérarchie ? 
Les salles de cours se mettent en demi-cercle, le prof au milieu. Je joue le jeu avec plaisir. Finies les certitudes assénées, d’ailleurs quelles certitudes avoir en philosophie ? Dès le premier cours je fais mien l’adage socratique : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Alors on va chercher ensemble. 
Le cours magistral fait place à la participation. Le savoir et le jugement des élèves sont sollicités. Mes premières classes, très motivées, proposent des exposés : « Libres enfants de Summerhill », « Une société sans école » et autres nouvelles pédagogies où l’enfant s’éduque lui-même. L’enseignant, tel un moderne Socrate, accouche avec bienveillance de jeunes esprits passionnés de savoir. Marcuse, Reich, Freinet ou Montessori, mes  élèves du lycée de filles d’Arras s’enthousiasment. Rousseau est à la mode. Mode trop laxiste me reprochera un jour un proviseur. 

Nous parlons aussi religion, classes sociales, condition féminine, les temps s’y prêtent et le programme ne l’interdit pas.


Enseigner ce n’est plus juger ni classer, enseigner c’est éveiller chacun à ce qu’il a de meilleur, en vue d’une société meilleure où chacun trouverait sa place…
Enseigner la philosophie, à plus forte raison, ou plutôt apprendre à philosopher, selon les termes du magistral Kant, c’est réfléchir  ensemble, susciter initiatives et questionnements, travailler en petits groupes.

Voilà comment je conçois ma mission, avec la foi du débutant.
Pas toujours au goût de mes supérieurs. 

Las ! Le premier trimestre de la première année  à peine enclenché, me voilà convoquée au bureau de la directrice.
 Un peu de gêne . « Je ne me permets pas de juger votre pédagogie, qui est sûrement excellente. Oui mais voilà, les parents s’inquiètent. Votre matière est importante, c’est l’année du bac et il n’y a pas encore de note, plus d’un mois après la rentrée ».
Comme un cancre pris en faute j’essaie de me justifier. «C’est une matière nouvelle. L’art de la dissertation est difficile, il y faut du temps et de la préparation… » Je n’ose pas dire que je préfèrerais ne pas noter…. Oui il y a le bac, les parents sont inquiets, c’est normal. Les élèves quant à elles ne réclament rien.
 « Donnez au moins un petit exercice, bref quelque chose à noter… ». Quelque chose à se mettre sous la dent pour savoir où situer leur progéniture dans l’échelle du mérite et de l’avenir, comment leur en vouloir ? 


L’inquiétude des parents, je n’allais pas tarder à la partager. A mon tour bientôt de scruter le bulletin de mes enfants, de m’en réjouir ou de m’inquiéter. A mon tour de rechercher dans le jugement d’autres crayons rouges la reconnaissance de ma progéniture, moi, l’ancienne bonne élève qui avait tellement cherché l’approbation de ses maîtres.
 
 

« Pourquoi vos élèves n’ont-elles encore aucune note ? » demande ma première directrice bousculée par des parents inquiets.
« Où en êtes-vous du programme ? » me demande une mère affolée. Sa fille, bonne élève sans problème, m’a demandé le rendez-vous, en s’ excusant  : « moi, j’aime bien comme vous faites. Mais ma mère a insisté. »
La mère, courtoise mais exigeante : « de mon temps le programme était en quatre parties : philosophie générale, psychologie, morale et logique. On savait où on en était ». Oui, de mon temps aussi c’était comme ça, et même quand j’ai passé ma licence. Mais les choses ont changé, on a maintenant une suite de notions, plus ou moins nombreuses selon les sections. Les manuels aussi ont changé. L’institution laisse les professeurs libres d’aborder ces thèmes à leur façon, de choisir les auteurs à étudier, de gérer leur méthode d’ enseignement. Un air nouveau a soufflé, pour le meilleur ou pour le pire. Mais il n’a pas soufflé partout, et quoi de plus rassurant que les vieilles recettes ?


Nouvelle convocation de la directrice du même lycée de filles du Pas de Calais. « Vous semblez avoir beaucoup d’ascendant sur vos élèves. On vous voit souvent vous entretenir avec elles, dans les couloirs, dans la cour. Vous auriez pu les entraîner à rentrer en cours au lieu de les laisser organiser ce stupide mouvement de grève ». 
 L’air du temps est encore à la contestation. Quelques jours plus tôt, en traversant la cour vers la salle où je dois rejoindre ma classe, j’ai croisé ladite classe au grand complet se dirigeant en sens inverse, vers les locaux administratifs. « On fait grève, m’annoncent-elles joyeusement ». L’une d’entre elles, interne, a été collée pour un bisou au petit copain qui la raccompagnait au portail de l’établissement. Elle a été vue, comme j’ai été vue en train de plaisanter , voire même les encourager à ce mouvement de rébellion. L’honneur de l’établissement était en jeu, comment n’y ai-je pas pensé ?

Trop tolérante, trop optimiste, trop faible ou trop révolutionnaire ?

Une collègue débarque en furie dans ma classe de TC. « Ah pardon j’ai cru que les élèves étaient seules…mais c’est quoi tout ce bruit ? On ne peut pas travailler à côté ». Je l’ai un peu cherché en organisant une espèce de jeu de rôles pour illustrer un thème au programme. Dommage, personne ne s’ennuyait ce jour -là. Une élève, très discrète d’habitude, venait de m’étonner par la hardiesse de son improvisation. J’avais oublié qu’on était en cours, et qu’en cours on doit entendre la voix du professeur et les mouches qui volent. 
Je suis dans un nouvel établissement, à St Étienne. Les nouvelles vont vite, il ne manque qu’une incartade pour une convocation de la directrice, le soir même à 17h. Zut je vais rater mon train. Même pas moyen de prévenir mon mari…qui ne manquera pas de me reprocher ma soumission.
Piteuse me voilà dans le bureau comme un potache pris la main dans le sac. Quel crime cette fois ? « Je suis contente de vous rencontrer, pour  faire le point. Beaucoup de jeunes collègues sont dans votre cas et prennent leurs aises. On cède tout aux élèves, on leur demande leur avis…ce devoir en temps limité que vous voulez leur donner, il sera sans surveillance m’a-t-on dit ? Certaines préfèrent le faire chez elles ? C’est sérieux ? » Je m’explique. Rien n’est prévu pour permettre à mes élèves de s’entraîner dans les conditions d’examen. 4 heures de suite, mon emploi du temps ne le permet pas. Pas de surveillant disponible, ils sont peu nombreux et ont d’autres priorités. Mes élèves, qui tiennent à cet exercice, ont la solution. « On peut le faire sans surveillance ». Pourquoi ne pas faire confiance ? La salle est demandée, les sujets confiés à l’administration jusqu’au début de l’épreuve. Sauf qu’une ou deux élèves demandent à faire le devoir dans les mêmes conditions, mais chez elles. Elles pourraient récupérer le sujet au bureau séparément. « C’est une classe sérieuse, elles sont motivées, elles joueront le jeu… » . « Oui, c’est une classe en or qu’on vous a donnée. Mais ça ne va pas durer avec vos méthodes…Un devoir surveillé c’est un devoir surveillé ». J’apprends dans la foulée que ma note administrative va être désastreuse, et qu’un inspecteur a été alerté : lui seul peut toucher à ma note pédagogique. 
L’inspecteur pointe son nez à l’improviste, un lundi matin. Réserves d’usage, quelques conseils, puis il avoue : « je suis agréablement surpris d’avoir assisté à un cours…normal ». À quelle catastrophe l’avait-on préparé ?  Ma note administrative finalement se cantonne à une honnête moyenne, ma note pédagogique également, je n’en demande pas plus.

 

Les parents, les proviseurs, les inspecteurs, les collègues. Les élèves que l’institution veut bien me confier, public variable, lycée après lycée, année après année. 
Et puis moi avec mes utopies, qui pèsent peu dans l’air du temps et l’angoisse de l’avenir.
A reculons je rentre dans le rang, pourtant jamais tranquille quand à mon tour j’use et abuse du crayon rouge, traversée de mille doutes et injonctions contradictoires.

Noter et admonester, c’est ce qu’on me demande. 
Mais avec humanité.
Alors, prudemment, je gomme les aspérités. Je reste autour de la moyenne - pas trop au dessus, pas trop au dessous – pour estomper les scandaleux écarts qui déchirent les classes et les sociétés. 
Trouver des défauts aux meilleurs, pour leur rabattre le caquet, et des qualités aux plus faibles, pour ne pas désespérer Billancourt.
Commencer, en haut de page et dans la marge, par souligner au crayon rouge aux points positifs avant de le lâcher sur les insuffisances. 
Corriger d’abord les fautes d’orthographe avant qu’elles ne parasitent ma lecture.
Adapter mes exigences selon les classes et les sections. 
Être irréprochable quant au rythme des corrections qui occupent week-end et vacances, dimanches soir tardifs et petits matins blafards entre café et cigarettes…J’ai promis, je le rendrai aujourd’hui, s’y jouent ma réputation et ma tranquillité d’esprit.
Ne pas me laisser surprendre, ne pas prendre de retard, me débarrasser de ce paquet avant l’arrivée du prochain. Bientôt le métier se résume à ce travail de Sisyphe…
Me revient un film où un prof jette par la fenêtre du train son paquet de copies, avant de s’envoler pour une nouvelle vie. Je reste, et je corrige, et j’annote et je note, dans le train du matin, sur la table du petit déjeuner ou celle d’un bistrot, un coin de la salle des profs, je note même en vert quand le crayon rouge me fait défaut.

 

 

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