Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».
17 Juin 2019

Le pouvoir du crayon rouge. De lui dépend l’annotation du bulletin trimestriel, qui peut être assassine. On se défoule comme on peut, à coup d’humour facile. On y porte, sur des élèves que l’on ne connaît pas, des jugements définitifs qui peuvent les marquer à vie. S’y joue le livret scolaire à présenter à l’examen, qui peut valoir repêchage. S’y jouent les dossiers à présenter pour la suite des études, s’y joue en partie leur avenir.
Un pouvoir si fragile pourtant. Un pouvoir cher payé par des heures de routine.
Un pouvoir contesté de toutes parts.
Elles sont côte à côte, bonnes élèves sans histoires. Pourtant : « j’ai 13, elle a 14, pouvez-vous me dire pourquoi ? » Elle brandit les 2 copies consciencieusement annotées de rouge. Quel est le petit je ne sais quoi qui a fait pencher la balance ? Comment chiffrer une argumentation philosophique ? Peut-être a-t-elle raison ? J’élude, naturellement.
Un autre souvenir. J’arrive dans ma classe, pose ma sacoche sur le bureau, et en sors le paquet que j’ai fini de corriger aux aurores. « Je les distribue ? » Serviable, ce jeune homme se précipite. Aucune solennité, aucun classement croissant ou décroissant, j’ai l’habitude de banaliser cette petite cérémonie et la lui délègue bien volontiers.
Hélas, il arrive à sa copie. « 5 ! Encore ! » Le reste du paquet voltige de dépit sur mon bureau.
« C’est noté à la tête du client »
« j’y ai passé des heures »
« C’est du racisme », argument imparable. On m’a reproché, dans une autre classe, à une autre époque, une discrimination positive à l’égard d’étudiants africains qui raflaient toujours les meilleures notes. Comprenne qui pourra.
« En philo c’est la loterie. Il faut être d’accord avec les idées du prof ».
Pour leur prouver le contraire, je mets 15 à un devoir dont les convictions sont aux antipodes des miennes. Le devoir est d’une cohérence imparable, l’argumentation parfaitement logique. Mais dans la marge je refais le devoir pour aboutir à des conclusions diamétralement opposées. Cette joute me plait, elle est si rare au milieu des banalités de bon aloi.
Le bac semble parfois leur donner raison. Le redoublant de service qui annonce fièrement, le jour de la rentrée, un 12/20 au bac après une année d’ostensible mépris pour ma discipline.
A l’inverse une excellente élève qui récolte un 4/20 à l’examen…
Comment alors ne pas douter du jugement crânement affiché sur les travaux que j’ai entre les mains ?
Consciencieusement pourtant je fournis un corrigé standard imprimé sur la vieille ronéo à alcool. Le plan que j’aurais suivi si j’avais eu à répondre au sujet que j’ai posé. Un plan , un schéma qui me semble judicieux, à l’instant présent. Le plan que j’aurais fait maintenant, avec des années d’expérience derrière moi. Mais qu’aurais-je fait à leur âge, à leur place ? Et serais-je capable de créer moi-même ce que je leur demande de faire ?
On dit parfois qu’un critique littéraire est un écrivain raté, n’en est-il pas de même du prof qui juge et note à défaut de créer ? Mais critiquer, et juger, et trancher, c’est ce qu’on me demande. C’est ce qui semble résumer notre beau métier.