Récits de vie, mémoire et fiction, assortis de quelques réflexions. Dans l’attente de vos remarques, et, pourquoi pas, de vos propres récits. Rendez-vous à la rubrique « commentaires ».
17 Juin 2019

Comment, pourquoi me suis-je retrouvée embarquée dans cette galère ?
Depuis l’âge de 4 ans jusqu’à mon départ en retraite, je n’ai finalement jamais quitté l’école.
D’enseignée je suis passée, presque sans y réfléchir, à enseignante.
Dans notre fratrie de 6, 3 professeurs. Pourtant personne avant nous dans la famille, paternelle ou maternelle. Pas d’atavisme…ou si peu. Des germes peut-être. Côté maternel un oncle curé embarqué par le biais du séminaire dans des études qu’il n’a probablement pas vraiment choisies. Côté paternel un jeune oncle a accédé à l’enseignement secondaire, également par le biais du séminaire, avant de bifurquer au grand regret de sa mère. Pour tous les autres d’honnêtes certificats d’études, des agriculteurs, cordonniers, couturières, cafetiers, postiers, facteurs, un curé, un gendarme …L’instruction est respectée, au même titre que l’église et les traditions. Elle ne les remet pas en question.
Chez nous, c’est un peu plus. Est-ce parce que nous savons que papa, au sortir de la guerre, a dû interrompre trop tôt les études dont il avait entrouvert les portes ? Orphelin de guerre, pupille de la nation, il s’est vite retrouvé premier de sa classe dans un prestigieux établissement secondaire d’où il a pourtant été retiré très tôt. Les temps étaient difficiles, la ferme réclamait des bras, jusqu’à ce que, devenu « de trop », il devienne l’artisan maçon que nous avons connu. Sans doute avons-nous voulu corriger à notre façon l’injustice de son destin. Sans se plaindre il nous y a encouragés. Maman aussi. A l’inverse de ses sœurs orientées vers les travaux d’aiguilles elle a étudié suffisamment pour enseigner quelques années. Hélas la jeune institutrice a dû arrêter sa carrière au mariage, les deux étaient incompatibles à l’époque dans l’enseignement privé.
Nos parents nous ont autorisés à faire ce dont ils avaient été privés.
La réussite scolaire est, à l’époque, la clé de l’ascenseur social. L’enfant de paysan devenu instituteur, avant de rêver de situations plus prestigieuses pour la génération suivante. Plus encore pour les filles. Peut-être une sorte de vocation aussi, partager ce que l’on a reçu comme un patrimoine à léguer. Par l’école de la république permettre à chacun de tenter sa chance.
Le modèle pour une petite fille, c’est la maîtresse. Et les modèles vantés par la maîtresse, ce sont les anciennes élèves qui, en réussissant le concours de l’école normale, deviennent institutrices à leur tour.
Parfois l’ambition s’envole un peu plus haut.
Des concours un peu plus difficiles viennent couronner des études secondaires, puis supérieures…des bourses, un premier salaire, un engagement dans une carrière sécurisée, autant d’arguments qui, de façon presque automatique, ont transformé en une longue carrière le rêve d’une petite fille qui aimait jouer à la maîtresse.
Une histoire compliquée aussi.
Être première, mais pas trop. Sortir la tête de l’eau mais sans y enfoncer d’autres têtes, en me retenant un peu, en m’excusant : « J’ai eu de la chance, je n’ai pas fait exprès ».
A l’école, petite fille, je suis première sans trop de mal et ne boude pas mon plaisir. Mais ne pas le montrer, ne pas « se vanter », l’orgueil c’est un péché, c’est surtout ridicule. On se moque des vaniteux, car ils finissent par tomber. Ne pas se vanter, c’est l’ADN de la famille.
Si mérite il y a, il se verra de lui-même.
Sinon que faire avec les autres, avec ceux qui envient mes premières places et qui à l’école subissent échecs et humiliations ?
Pour rester acceptable, pour me faire pardonner, je les aide. A finir un devoir, à la récréation, que la maîtresse ne le sache pas. A sa façon je ré explique une leçon pas comprise.
En vacances , qui sont le plus souvent des échanges en famille, nous échangeons nos compétences. J’aide une cousine à remplir un cahier de vacances, une corvée pour elle, un jeu pour moi. Je joue à la maîtresse, j’y trouve du prestige et me le fais pardonner. La cousine m’apprend à tenir sur des échasses et me prête son vélo. Et c’est moi qui l’envie, tellement plus délurée que moi, comme j’envie les plus rapides à la course, les plus habiles à la balle, les plus douées en musique ou en travaux manuels ou plus simplement les moins timides, les plus jolies, les plus riches…
Je souhaite réussir pour que mes parents soient fiers de moi. Pour les remercier de m’avoir aidée à prendre mon envol. Pour les consoler de ne pas être allés au bout de leurs rêves.
A condition de ne pas trop dépasser pour ne pas les trahir, ne pas trahir la condition modeste dont ils se sont contentés.
Plus ou moins consciemment j’ai limité mon ambition professionnelle, par peur sans doute de me retrouver du côté des privilégiés. Renouer ainsi le lien avec les miens, rester comme eux, avec eux.
Un inspecteur s’était étonné qu’après avoir réussi un concours difficile je me sois contentée de postes difficiles et peu gratifiants. Pourquoi ne pas l’avoir tentée plus sérieusement cette fameuse agrégation qui m’aurait ouvert de meilleures classes ? Paresse ou choix délibéré ? Ou simplement l’enchaînement des événements ?
Probablement un peu de tout ça, et l’ambiance d’une époque.
Mes études se terminent vers 68. Ce que j’ai réussi jusque là me garantit l’ emploi, mon contrat est rempli : un capes décroché de justesse qui m’engage pour 10 ans. Que vouloir de plus ?
L’ambition est suspecte ces années -là. Beaucoup de mes compagnes d’époque, comme moi, se contentent de postes modestes, par idéal. Pourquoi aller donner à ceux qui ont déjà tout ? Les enfants de familles modestes, souvent orientés dans le technique, nous semblent mériter davantage nos efforts. Enseigner la philosophie dans les classes technologiques, la rendre accessible, m’adapter, simplifier, mais aussi multiplier les classes à raison de 2h par semaine pour chaque classe, c’est ce qui m’a été offert à mon arrivée à Lyon une fois terminé le purgatoire du Pas de Calais.
Je m’en suis longtemps contentée et l’ai transformé en mission. C’était, d’une certaine façon, mon milieu que je retrouvais. Mon mariage également était modeste et dans mon couple non plus je ne voulais pas dépasser. D’ailleurs les enfants, les soucis domestiques sont très vite entrés en concurrence avec mes anciennes ambitions intellectuelles. Frustrée parfois de ne réussir à mener correctement ni ma vie professionnelle ni ma vie familiale, ai-je regretté mes choix lorsque, épuisée, j’ai pris un peu prématurément ma retraite ?
« On ne peut pas toujours être première », m’avait -on dit pour me consoler d’une mauvaise note.
Crayon rouge, oui, mais toujours avec hésitation dans ce métier dont je ne sais toujours pas si je l’ai choisi ou s’il m’a embarquée malgré moi.