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3 Août 2019

Comment oublier la première ?
En 71, pour ne pas chevaucher la Pentecôte, la fête des mères est reportée au premier dimanche de juin, et c’est le moindre de mes soucis.
Certes j’attends mon premier enfant, mais autour du 16 juin, m’a-t-on affirmé. Pourtant la nuit du 6 au 7 il s’annonce, il est là le lundi matin, et dans ma chambre m’attend le petit pot de fleurs offert par la maternité Lariboisière à toutes les nouvelles mamans présentes dans ses murs.
Ma première fête des mères, attrapée de justesse, parce qu’elle avait une semaine de retard, parce que mon bébé avait une semaine d’avance.
Je l’ai gardée longtemps cette petite fleur en pot, moi qui n’ai pourtant jamais eu la main verte. Elle a même suivi notre premier déménagement, quelques mois plus tard.
*
Après l’improvisation , le rituel s’installe.
Juste un an après, dernier dimanche de mai. La matinée se termine tranquillement dans notre minuscule deux-pièces parisien. Mon petit bonhomme marche maintenant, déjà une petite sœur lui arrive, prévue elle aussi pour la mi-juin.
Soudain il se détache de son père, un petit paquet aux couleurs chatoyantes entre les mains. D’un pas incertain il s’élance, un pas, deux pas, s’arrête, il ne veut plus me le donner ce joli paquet. La fête des mères, il n’en a cure, et serre bien fort le cadeau dans sa main.
Papa négocie , le drame est évité : je l’aurai ma première vraie fête des mères. A lui le papier multicolore et la jolie boîte, à moi le petit pendentif en forme de cœur qui ne quittera plus mon cou de longtemps. Il le touche, le trouve joli, mais préfère son cadeau à lui.
Quelques jours plus tard tout se gâte. Je dois l’abandonner aux mains de sa grand-mère, urgence maternité pour accueillir la petite sœur. Dix jours de séparation, c’est la norme à l’époque, et aucune visite d’enfants n’est acceptée.
C’est long. Si long qu’à ma sortie, quand je m’élance pour le prendre dans mes bras, il m’ignore, et ignore plus encore l’intruse venue prendre sa place. Blotti auprès de son père, il m’observe, le regard en coin, comme une étrangère. Longuement . Et puis un demi-sourire : son doigt vient se poser au creux de mon cou, son visage s’illumine, « titi ». Il le reconnaît, le petit cœur en or de la fête des mères. « Titi », c’est ce qui est joli. C’est aussi le nom qu’il donne à sa petite sœur, qu’il adopte très vite. Sa petite sœur, son joli bijou dont bientôt il interdira l’approche à toute personne extérieure. Tendresse un peu brutale parfois, mais papa veille ...
Vient l’âge scolaire. La fête des mères se déploie alors dans toute sa splendeur. L’imagination des maîtresses de maternelle n’a d’égale que la difficulté à garder secret jusqu’au dimanche le chef-d’œuvre confectionné avec amour.
Un lundi, j’arbore au travail un magnifique collier de perles multicolores. « Fête des mères ? » me chuchote une collègue que je retrouve en conseil de classe. Un sourire , nous sommes complices.
Colliers et bracelets, en pâtes, en graines, en papier mâché, en perles de verre ou de plastique accompagnent sans complexe l’inamovible petit cœur en or de la première année. Jusqu’au moment où , fil de nylon cassé, fermoir détraqué, élastique embrouillé, le bijou de l’année va rejoindre ses prédécesseurs dans le coffre à trésors de ma table de nuit.
Les poèmes aussi, illustrés, maintenant c’est Maurice Carême le chantre des mamans. Vide poches tressés en rafia. Assiettes décoratives. Sculptures de plâtre, empreintes de main, porte crayons de carton peint, cadre de photo… tous les matériaux sont sollicités, assiettes de carton, pots de yaourt, rouleaux de papier ménager, boîtes de camembert ou de vache qui rit, chutes de tissus et de laine, papier crépon et papier aluminium, le recyclage s’en donne à cœur joie.
Des trésors qui hélas finiront aussi par avoir leur date de péremption, on ne peut pas tout garder quand les logements sont petits et qu’on passe son temps à déménager.
Et puis les fleurs bien sûr, qui viennent du marché de la veille ou de la boutique du fleuriste. Et puis le vrai cadeau pour lequel on vide la tirelire, papa complète. La poubelle de table trône encore sur l’étagère de mon salon et réjouit nos repas familiaux maintenant que mes enfants sont largement adultes. Un beau vase en cristal a lui aussi résisté au passage du temps et des déménagements. Les robes, jupes, tuniques ont fait leur temps, ainsi que la sorbetière ou la yaourtière.
Pourtant, contrairement à maman, je n’ai pas souvent été dispensée de tâches ménagères ce jour là .
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Je suis maintenant largement grand-mère, les festivités sont variables et je m’en accommode, et j’en souris avec eux, mes enfants, quand ils y pensent, ce qui est généralement le cas. Pardonner les oublis : une année les 3 se trouvant à l’étranger, 1er message vocal à 21 h, tous désolés quand je leur ai raconté ma longue solitude de ce jour -là. Oui un jour sans importance, peut-être, c’est ce que j’aimais répéter, à condition qu’on ne l’oublie pas ! Il n’y eut pas de récidive, juste, parfois, des erreurs sur la date, en Espagne ou en Angleterre ce n’est pas le même jour, dans d’autres pays ça n’existe pas. Et puis de quoi me plaindre, je bénéficie, en outre, d’une fête des grand mères. Fête récente peut-être réclamée par les fleuristes, autrefois les grands-mères étaient associées à la fête des mères.
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Ma première fête des grands-mères.
Il est arrivé bien avant que j’aie eu le temps de l’attendre mon premier petit fils. Né bien loin, je ne le connais encore qu’en photo quand arrive, un premier dimanche de mars, ma première fête des grands-mères. Je vais au marché et m’achète un petit bouquet d’anémones. Fièrement à la fleuriste : « c’est ma première fête des grands-mères ». « Moi aussi me répond -elle joyeusement. Il vient d’avoir un mois. »
Ce premier petit fils, dix ans plus tard, est au centre de la photo de la fête des mères.
Ils sont tous là, pour une fois. Je suis prise en photo avec chacun de mes trois enfants, c’est lui qui tient l’appareil. Et puis j’en prends une autre, ils sont tous là, il est au centre, sa chemise blanche se détache.
Quand on on regarde bien, son regard est triste et son visage amaigri.
C’est lui qui avait dessiné les menus de la fête des mères.
J’accompagnais depuis 6 mois sa lutte contre le mal. J’y croyais encore, j’ai cru jusqu’au bout qu’il gagnerait.
Deux mois plus tard il nous quittait .
Il pleure depuis 18 ans sur ma fête des mères.
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Mère douceur mère douleur. Comment les séparer ?