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17 Juin 2019

le zéro
Avant d’être la maîtresse au crayon rouge il faut avoir été l’élève marqué au crayon rouge.
Et traverser brillamment épreuves, classements et concours. Être du bon côté de la note. Les enseignants sont, généralement, d’anciens bons élèves, d’anciens favorisés du crayon rouge.
A l’autre bout, à l’envers de l’excellence, le zéro.
Comment exiger un effort sans, sous-jacente, la menace du zéro ?
Le zéro remplace avantageusement les coups de règle sur les doigts et autres châtiments corporels tombés en désuétude.
Le zéro c’est l’arme absolue, le couteau suisse de la punition.
Le zéro c’est le fer rouge de la nullité, le salaire de la honte.
Devoir pas rendu dans les temps , zéro. Le zéro du paresseux, du négligent. Les plus malins essaient de négocier, se trouvent des excuses, on essaie auprès du maillon faible, du prof compréhensif, ou débutant, mais les plus indulgents finissent par se lasser.
Plus grave, impardonnable, imprescriptible, le zéro pointé de celui qui a triché, et s’est fait prendre.
Zéro au tricheur pris la main dans le sac, qui a copié sur le voisin, zéro aussi au voisin qui n’a pas su cacher sa copie. Chacun pour soi, chacun sa galère. Celui qui triche à l’examen est exclu pour plusieurs années de tout examen. Son zéro le poursuit tel un casier judiciaire. Théoriquement.
Quand les sous-doués passent le bac, leurs ruses demandent dix fois plus d’intelligence que l’effort de préparer un examen. Le tricheur est le plus malin, qui ridiculise contrôleurs et surveillants . N’est-ce pas ainsi parfois dans la vraie vie, ou la réussite insolente nargue allègrement la morale ?
Zéro tout rond aussi, le crayon rouge ne pardonne pas cinq fautes à une dictée. C’était du moins le cas aux temps du certificat d’études, ou de l’examen d’entrée en sixième. Difficile d’entrer dans la vie avec un zéro en orthographe. La valeur d’une personne, dans nos campagnes, se mesurait à sa capacité d’écrire sans fautes, de déjouer les pièges de notre belle langue, participes à accorder, consonnes redoublées ou non, accents tombés de la cime vers l’abîme.
De consignes en réformes ces exigences ont beaucoup baissé. La dictée de Pivot rattrapera-t-elle la banalisation des « j’ai chanter » ?
Faut -il regretter cette époque devant la désolation des tweets et textos de nos ados ?
Faut-il, pour démocratiser la langue, renoncer aux beautés du passé simple et de l’imparfait du subjonctif ?
Ou rétablir la terreur du zéro en orthographe ?
Le zéro c’est aussi, mon fils me l’a raconté des décennies plus tard, un devoir de maths sur lequel il avait sué tout un week-end. L’ai-je su à l’époque ?
Un zéro pour être passé à côté de la question, le même zéro qu’il aurait eu à ne rien faire. Pour le mérite, pour l’encre et le papier, le correcteur peut pousser la pitié jusqu’à 1, mais quel est le plus humiliant ?

Pour échapper à l’infamie, la place du cancre est parfois revendiquée. « Les zéros c’est joli, je m’en fais des colliers », narguait une élève rebelle de terminale, forcément persécutée par ses profs. Le zéro on peut s’en vanter auprès des condisciples, ou, plus tard, devant un présentateur de télé, quand on devient célèbre.
Mais devant les parents ?
Réunion parents -professeurs, je termine la tournée devant le professeur de français. Peut-être une petite satisfaction, enfin ? Sur le carnet de correspondance, dans cette discipline, les notes sont correctes, ma fille apprécie sa prof. Mais… « La participation est bonne, dommage qu’il y ait ces deux zéros… » « Quels zéros? », je n’étais au courant de rien. Ma signature est parfaitement imitée.
30 ans plus tard je raconte à ma petite -fille ce méfait de sa mère : « j’ai fait la même chose, et qu’est-ce que j’ai pris ! »
Travail raté, travail pas fait, travail copié, page blanche ou école buissonnière, zéro honteux ou héroïque.
Sur la feuille d’examen, au sujet : « qu’est-ce que le risque ? », répond la page blanche : « le risque c’est ça » ; le premier professeur récompense d’un 20 l’audace et l’à propos. Le deuxième colle un zéro pour insolence et paresse. L’anecdote, réelle ou non, se transmet.
Le zéro c’est le risque, l’élimination, la moyenne qui dégringole, l’arme de dissuasion massive.
Jusqu’au zéro disciplinaire. Au hasard des informations : les jeunes se mobilisent contre le dérèglement climatique dans plusieurs pays ; en Allemagne, des élèves ont décidé de faire grève tous les vendredis. Des proviseurs, des professeurs les encouragent « mezzo-voce ». Mais au ministère autre son de cloche : « ils sont absents ? Faites ce jour -là un contrôle et mettez-leur zéro » ! Un zéro politique.

Quel qu’en soit le motif, un zéro est un zéro.
Avoir zéro c’est, quelque part, valoir zéro. C’est être inapte et moralement coupable. Le zéro voue aux gémonies.
Sauf s’il est collectif, ce qui arrive, alors il réintègre dans le groupe et annule la stigmatisation. Quand je débarque toute fière dans ma prépa, 1er cours d’anglais, dictée. Plus de 30 fautes pour moi, autour de 15 pour les meilleures, on peut aller jusqu’à 50. Qui allait encore s’offusquer d’un zéro ? Il ne nous reste qu’à progresser, nous avons compris, l’ épreuve-piège ne sera pas renouvelée.
Ce fut, de ma longue carrière d’apprenant, mon seul zéro. Il en allait de mon honneur. Il en allait de ma vie.
Dans ma carrière d’enseignante, je n’ai jamais osé mettre un zéro, ni même menacer d’un zéro.